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28 décembre 2010

Jour 2 - Val Fleury à la Plaine des Chicots

Profil du jour (cliquez pour agrandir)
Le menu de la veille au soir était unique mais excellent : quelques samossas pour commencer, suivi d’une salade au lard froide. Je dis froide, car la salade au lard, comme chacun sait, est de tradition ardennaise et se sert chaude. Les Américains en ont inventé un substitut qu’il nomme Caesar Salad, et qu’il serve froid : une pâle copie de l’originale que des chefs s’évertuent d’améliorer au fil des ans en y ajoutant tantôt un nouvel ingrédient ou en changeant la sauce. Jusqu’à ce que je me retrouve un jour à passer quelques années devant des fourneaux, je pensais que ma mère préparait la meilleure du monde. Mais le fils a fini par surpasser sa mère… et son maitre, et ma recette est devenue de loin incontournable. La suite du menu était composée d’un filet de poitrine de poulet à la Jurassienne et d’une mousse au chocolat pour compléter le tout. J’ai vécu des soirées pires que celle-là.

Je me suis réveillé à 5h00 et j’ai fait le tri parmi les photos, envoyé quelques e-mails et rejoint pour quelques minutes la civilisation en me connectant à Twitter. Le soleil s’est levé quelques minutes plus tard et je suis allé déjeuner avant de prendre vers 7h30 la direction de Mamode Camp en rejoignant la piste derrière l’auberge et, comme hier, me perdre de nouveau pendant une dizaine de minutes. Ça augurait mal pour la suite des événements quand les sentiers deviendraient plus difficiles à identifier.

Mamode Camp marque la fin de la piste. À partir de là, pour se diriger vers le cirque de Salazie, il faut emprunter les sentiers. Celui qui mène à la Plaine des Chicots était particulièrement boueux et quelque peu glissant par endroits en ce petit matin très lumineux. Après moins d’une centaine de mètres, je suis tombé nez à nez avec un garde du Parc national assis sur une souche d’arbre et trônant dessus tel le Bouddha sur son lotus. Il s’était posté là pour observer la dernière population de Tuit-tuit, un passereau endémique de La Réunion peu craintif (appelé aussi en créole "oiseau-couillon") mais très discret. J’ai rencontré deux de ses collègues (au garde, pas d’un Tuit-tuit) un peu plus haut. Ils avaient formé un périmètre d’observation dans l’attente d’apercevoir un couple signalé quelques jours plus tôt à cet endroit. Cette réserve de La Roche Écrite dans laquelle je me trouvais a été créée pour protéger les derniers spécimens de cette espèce. La réserve abrite également une très grande variété de milieux naturels allant de la forêt de bois de couleurs des Hauts aux landes d’altitude, en passant par la tamarinaie.


Le sentier boueux s’est asséché au milieu des cryptomérias, rapidement remplacés par des tamarins cohabitants avec du calumet, un bambou endémique de l’île et assez résistant au feu. Le tamarin pour sa part se rencontre en haute altitude entre 1200 et 2000 m. Son bois tendre est fort prisé en ébénisterie et il fournit également du bardeau pour les toitures et les revêtements de façades extérieures, comme pour celui du gîte de la Roche Écrite où je suis arrivé vers 11h30.

La montée jusque-là d’un peu plus de 700 mètres, l’équivalent de deux bonnes Tours Eiffel, a commencé sous le soleil, mais les nuages se sont accumulés rapidement après Mamode Camp pour finalement se dispersés dans la dernière partie du parcours juste après la jonction du sentier de Bois de Nèfles. La température s’était encore rafraichie comparée à la veille et elle n’a jamais dépassé les 23°, une température très agréable pour ce genre de rando. Juste avant d’arrivée au gîte, j’ai traversé deux petites ravines et une forêt d’eucalyptus avant d’entreprendre le dernier raidillon de la journée menant au gîte que j’ai entendu avant de le voir : d’abord par l’aboiement d’un chien et ensuite par le piaillement des poulets et le caquètement des canards.

Le gîte n’ouvrant qu’à 15h00, j’ai déjeuné d’un peu de saucisson sec, d’un morceau de Comté, de deux gorgées de Côtes du Rhône et j’ai digéré le tout dans une petite sieste en dessous d’un tamarin.

Sans jamais l’avoir rencontré, je connaissais déjà le gardien du gîte. Christian, un ami qui m’a apporté une aide considérable dans la préparation de ce parcours et dont j’aurai l’occasion de reparler plus longuement un peu plus tard, m’en avait parlé. Christian a sillonné tous les sentiers de La Réunion depuis son plus jeune âge et il est venu ici à plusieurs reprises. Au cours d’une de ses visites, il avait apporté une chaine pour un chien nommé Bataillon, attaché trop court et qui souffrait d’un manque d’espace. José Bonald, le gardien du gîte et propriétaire du chien, a été très content d’apprendre que je connaissais Christian. Quant à Bataillon, l’allongement de sa chaine n’aura pas suffi à rallonger sa vie. Il avait, depuis déjà quelques années, rendu l’âme, ou tout du moins son équivalent animal puisque, comme chacun sait, les chiens en sont dépourvus et sont donc, contrairement aux humains, privés de paradis.
Gîte de la Roche Écrite

Ce n’était pas intentionnel, mais je réalise que cette randonnée du nord au sud et du littoral vers les Hauts de La Réunion va également me faire parcourir, par le truchement d’un voyage spatio-temporel, le cheminement historique du développement de cette île. Depuis la première tentative de peuplement en 1646, suivie d’une seconde trois ans plus tard, et de son occupation définitive à partir de 1663, l’ancienne île Bourbon a d’abord vu ses premiers habitants s’installer dans le nord avant qu’ils ne descendent le long des côtes au vent et sous le vent vers le sud tout en progressant parallèlement « du battant des lames au sommet des montagnes ».

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