Pages

Share |

06 janvier 2011

Jour 11 - Roche Plate à Saint-Joseph

Profil du jour (cliquez pour agrandir)
Dernière nuit de ce voyage à travers l’île de La Réunion. Dernière nuit avant d’entamer la dernière journée de marche. Et cette dernière nuit fut longue et reposante. La fatigue commence à s’accumuler et je ne suis pas mécontent de terminer ce voyage non-stop de onze jours. J’aurais aimé bénéficier d’une journée de farniente, prendre le temps de souffler, contempler le paysage alentour, discuter avec les gens du coin, donner du temps au temps. C’est la première fois que je voyage avec des réservations d’hébergements. Je n’y suis pas habitué. Même pour des voyages qui ont parfois duré plus d’un an, jamais je n’ai su à l’avance où je dormirais au soir des étapes. Dès que l’objectif est fixé et l’itinéraire planifié, tout ce qui est lié à l’intendance devient secondaire. Je fais confiance à la providence. Je me laisse guider par les intuitions du moment, le hasard de la route et le plaisir des rencontres. Ça contribue énormément au plaisir du voyage.

Gîte de Roche Plate
Parlant de hasard, il était encore au rendez-vous en arrivant la veille à Roche Plate. Guy avait réservé une nuit dans le même gîte que moi. La propriétaire nous a donc laissés partager le même bungalow pour nous seuls. Les autres visiteurs ont été répartis à plusieurs dans le reste des bungalows et dortoirs. La totalité de ces gens sont arrivés à l’îlet en 4x4 par la piste depuis Saint-Joseph, but de notre étape du jour et fin cette randonnée pour moi. Nous nous sommes tous retrouvés pour le diner dans la salle commune dominée par un large foyer. Ce chauffage n’était pas de trop. D'une part, la température était descendue en soirée à 12° et, d’autre part, cette cheminée nous a permis de faire sécher nos vêtements et plus encore nos chaussures. Le repas a commencé par un « rhum arrangé », une tradition à La Réunion, un rhum dans lequel ont macéré divers ingrédients tels que des feuilles, des épices, des écorces ou des fruits. Un des convives fêtait son anniversaire et les bouteilles de vin et de rhum ont circulé entre les tables toute la soirée. Je ne l’ai pas terminée, pas à cause de l’alcool, mais de la fatigue. À 21h00, j’étais bien au chaud sous les couvertures. Mon colocataire m’a dit être rentré vers minuit, mais que la fête s’était prolongée très tard dans la nuit. Je n’ai rien entendu.

Chemin à la sortie de Roche Plate
Le départ pour cette dernière journée s’est fait à 8h00, plus tardivement que les précédentes. Cette marche fut également la plus longue et la plus facile. Une descente de deux Tours Eiffel étalée sur une distance de 17 kilomètres. Nous avons emprunté un chemin de terre battue pour traverser Roche Plate encore partiellement endormi avant de rejoindre la piste de caillasses empruntée quasi quotidiennement par des 4x4 pour convoyer marchandises et touristes. Le ciel était entièrement dégagé et la température avait déjà atteint 23°. Dès la sortie de l’îlet, les falaises s’écartent de chaque côté du sentier et laissent apercevoir le long défilé de la rivière des Remparts qui mène jusqu’à l’océan. Le paysage s’élargit et se désertifie. La végétation disparaît et fait place à la roche ; une végétation repoussée jusqu’aux falaises atteignant des hauteurs de 800 mètres, à l'aplomb du belvédère du Nez de Bœuf, jusqu’aux 1000 mètres à la verticalité de Notre Dame de La Paix. L’effet de claustrophobie rencontré la veille dans l’espace restreint de la faille avait été remplacé par une sensation d’agoraphobe émanant de ce paysage de pierrailles s’écartant devant nos yeux. 


Après une demi-heure de marche, on passe devant le rempart du Bras de Mahavel. En 1965, c’est ici que se produisit l’énorme éboulis qui vint obstruer le défilé pour former un lac naturel de 150 mètres de large, 100 de haut, et 1000 de long menaçant la ville de Saint-Joseph plus au sud à l’embouchure de la rivière. On a crevé la digue et rien ne subsiste du barrage sinon quelques amoncellements de rochers. Les habitants de Roche Plate, évacués au moment de la catastrophe, sont revenus s’installer et vivent de cultures et d’activités touristiques. Depuis cet évènement, et après chaque cyclone, la rivière continue à charrier les millions de m³ de matériaux arrachés aux remparts et à éroder les berges.

Notre marche s’est poursuivie dans le lit de la rivière desséchée qui s’élargissait au fil de notre descente jusqu’à atteindre par endroits des largeurs de plusieurs centaines de mètres, toujours dominées de chaque côté par de hautes falaises dont les sommets s’accrochent aux nuages comme des pendus à leurs cordes. Si la veille nous avions été surpris par la pluie, aujourd’hui c’est la température qui augmentait d’heure en heure. À mi-chemin, elle atteignait déjà les 30°. La chaleur, au contraire de la pluie, ne me dérange pas, même si en plein soleil, comme en cette journée, je préfère faire les pauses à l’ombre, ce qui était ici devenu impossible. Nous en avons fait très peu de pauses, pressés que nous étions de ne pas nous faire rattraper par la pluie. Derrière nous, en direction du volcan, de gros nuages gris commençaient déjà à se former, mais au rythme où nous marchions il était peu probable qu’ils nous rejoignent. Déjà nous pouvions apercevoir, au fond du défilé et loin vers le sud, un morceau de bleu lavande d’Océan Indien amarré solidement à celui plus pâle de l’horizon.

Champs de canne à sucre du sud
J’étais content de terminer cette dernière journée de marche dans cette partie de La Réunion appelée le « Sud sauvage ». Autrefois surnommée Mahavel (“pays des vivres” en Malgache), cette région était couverte de forêts giboyeuses et ne fut ouverte à la colonisation que très tardivement. La richesse de la terre permit de planter du café, des épices (ail et curcuma) et, comme partout sur l’île, de la canne à sucre. Les raisons de cette colonisation tardive n’étaient pas seulement dues à l’inquiétude des autorités de voir la population s’éparpiller de manière anarchique sur le territoire, c’est la végétation particulièrement fournie qui en rendait l’accès plus que difficile. Toutes proportions gardées, le Sud sauvage de cette île éloignée fut pour l’ancien Royaume de France ce que le Far West était pour la jeune République américaine, et la Sibérie orientale pour l’Empire russe, une région sauvage aux frontières naturelles presque infranchissables pour en assurer le développement : fleuves Ob, Ienisseï et Léna pour les Russes, Mississippi et Missouri pour les Américains, rivières Langevin, des Remparts et de l’Est sur l’île Bourbon. Le chemin de fer permit aux Américains de développer l’ouest de leur territoire et aux Russes la partie est de l’Empire, mais le chemin de fer à La Réunion s’arrêta aux frontières du Sud et cette région conserva pendant longtemps son caractère sauvage. Les premiers colons du Mahavel restèrent pauvres pendant de longues années, mais même s’ils durent défricher cette nature hostile pour en tirer de maigres revenus, au moins n’eurent-ils pas à affronter des tribus d’Indiens ou de Tatars opposées à leur installation.

Ce qui caractérise le Sud sauvage ce sont ses odeurs. Tout d’abord, celles des fleurs et des fruits très abondants dans cette partie de l’île, mais aussi celle moins parfumée aux narines qu’est le soufre émanant du volcan. Le Piton de la Fournaise domine le sud et il en est son maitre. Du haut de ses 2630 mètres, ses nombreuses coulées de lave grises de dix kilomètres de long par dix de large se démarquent sur le vert de la végétation environnante. Ses éruptions fréquentes, parmi les plus actives de la planète, déversent sur ses flancs des torrents de laves qui atteignent parfois l’océan provoquant d’immenses panaches de vapeur blanche. L’odeur de soufre ne s’estompe jamais et elle est bien présente lorsqu’on s’approche du volcan. Nous l’avons contourné à moins de dix kilomètres sur son flanc droit, mais en étions trop éloignés pour sentir ses émanations.

Vanille
De gros nuages gris dans cette même direction semblaient indiquer que la journée ne se terminerait pas sans quelques averses. La température continuait de grimper. Nous avons laissé passer quelques 4x4, dont l’un qui pissait une trainée d’huile sur la piste de caillasses.

Plus récente dans l’histoire de l’île, l’autre odeur dominante du sud sauvage est celle de la vanille. Son introduction date de 1819, mais en l’absence d’insectes pouvant assurer sa fécondation naturelle, la précieuse orchidée restait condamnée à la stérilité. Ce n’est qu’en 1841 que le jeune esclave Edmond Albius trouva, avant les botanistes du Muséum d'histoire naturelle de Paris, une méthode simple pour féconder manuellement les fleurs de l'orchidée vanillier. Si cette méthode contribua à enrichir La Réunion pendant plusieurs décennies, elle n’eut pas les mêmes effets sur Edmond qui périt dans la misère la plus totale. Depuis, le Sud sauvage est devenu un haut lieu de la culture de la vanille et des étales le long de la route en proposent aux touristes des petites bottes de cinq ou dix gousses pour quelques euros.

Letchis et Martin triste
La température avait dépassé les 32° quand nous sommes sortis du lit de la rivière dans le haut de Saint-Joseph, une ville dont une des particularités est d’être la commune la plus australe de France. Juste après être passé devant les premières maisons créoles, nous avons fait notre dernière pause en dessous d’un letchi (appelé “pied de letchi” en créole) couvert de fruits du même nom et que j’adore. Nous n’avions qu’à tendre les mains pour nous servir et nous ne nous en sommes pas privés. Nous n’étions pas les seuls. Des Martins tristes, des oiseaux proches du mainate, profitaient aussi de l’aubaine pour se remplir le gésier.

Nous sommes descendus jusque dans le bas de la ville et avons traversé le pont qui enjambe la rivière des Remparts pour finalement poser nos sacs au premier bar venu. Après cinq heures de marche, trempé de sueur et quelque peu épuisé, j’ai trouvé que la bière était plus qu’un rafraichissement ; c’était la récompense bien méritée d’une superbe randonnée de onze jours et de 130 kilomètres arrivée à terme, le plaisir d’avoir découvert des paysages magnifiques, la chance d’avoir pu éviter les blessures, la richesse des rencontres effectuées au hasard du chemin, la satisfaction d’avoir enfin atteint l’objectif.  

Case créole
J’ai appelé Richard. Il m’avait envoyé un SMS un peu plus tôt pour me dire qu’il serait à Saint-Joseph pour le déjeuner et qu’il pourrait me récupérer pour le chemin du retour. Il nous a rejoints quelques minutes plus tard et nous avons vidé une dernière bière ensemble. J’ai quitté Guy aussi simplement que je l’avais rencontré la veille, par une simple poignée de main, mais accompagné cette fois d’une citation de Bob Marley, une citation que j'avais lue dans une gargote à Jomsom au Népal. Le célèbre guitariste l'aurait écrite lui-même sur le mur lors d'un voyage effectué à la fin des années soixante, une époque où les hippies avaient fait du Népal leur lieu mythique : « If I don’t see you in this world, I’ll see you in the next one. Don’t be late. »[1]




[1] Si je ne te revois pas dans ce monde, je te verrai dans le prochain. Ne sois pas en retard.

05 janvier 2011

Jour 10 - Bourg-Murat à Roche Plate

Profil du jour (cliquez pour agrandir)
Au terme de mon étape de la veille, j’ai passé une superbe soirée en compagnie de Christian, Sylvette ainsi que Richard qui nous a rejoints pour le dîner. Le plat principal était constitué de porc palmiste (ou cari de porc aux palmistes), une spécialité créole que Sylvette réussit à merveille. C’est une sorte de ragout de porc auquel on ajoute en fin de cuisson du cœur de palmier frais obtenu à partir d'une espèce endémique cultivée localement et appelée « chou palmiste » à La Réunion. Il en existe deux espèces sur l’île : le rouge et le blanc et les deux se disputent le privilège d’être sans nul doute le meilleur légume réunionnais. C’est un produit très fin et il peut se consommer cru, taillé en lamelles, sous forme de salade – que j’avais déjà eu l’occasion de déguster avec plaisir à cette même table – ou cuit dans une recette de poulet ou de porc. Son goût rappelle celui du cœur d'artichaut.

Nous n’avons pas consommé que du solide. Le Champagne fut servi en apéritif pour célébrer la nouvelle année entamée depuis moins d’une semaine et de bonnes bouteilles de vin rouge accompagnèrent le repas. Richard dut toutefois modérer sa consommation afin de pouvoir rentrer en fin de soirée sans encombre. Ma chambre n’étant qu’à quelques pas de la salle à manger, je n’étais pas soumis à la même restriction. Malgré tout, si j’aime boire, je n’aime pas trop boire, considérant, pour reprendre le slogan d’une célèbre campagne publicitaire québécoise, que « la modération a bien meilleur goût ». De plus, il me fallait me lever aux premières heures du jour et être en forme pour l’avant-dernière étape de cette randonnée, une étape un peu plus longue que la précédente, mais plus courte que la dernière prévue pour le lendemain, soit un trajet de 16 kilomètres commençant par une montée de presque trois Tours Eiffel suivis par la descente de cinq.

Plaine des Cafres et Piton des Neiges en arrière-plan
La nuit fut donc paisible et le réveil agréable. Le soleil brillait de tous ces feux et il flottait dans l’atmosphère, dégagée de toutes impuretés par l’orage de la veille, comme une douce fraicheur printanière. Christian m’a déposé là où il m’avait récupéré : sur le bord de la N3, au départ du sentier signalé par plusieurs pancartes mentionnant, entre autres, la route du volcan de la Fournaise et le piton Textor à 8,5 kilomètres et deux heures de marche, mon objectif intermédiaire de la journée. J’ai commencé cette marche comme je l’avais terminée le jour précédent, sur une route bétonnée remplacée, quelques centaines de mètres plus loin, par un sentier serpentant à travers les alpages de la Plaine des Cafres.

Géranium rosat
La colonisation des « Plaines » se fit plus tardivement que celle des trois cirques que je venais de traverser, et j’avais de la difficulté à imaginer, en regardant ce paysage bucolique se découvrir à mes yeux au fil de mon ascension, que cette étendue verdoyante était, il n’y a pas si longtemps, couverte de forêts. Ce n’est que dans la seconde moitié du 19e siècle que cet immense plateau des Hauts de l'île, situé entre le massif du Piton des Neiges et celui du Piton de la Fournaise, fut ouvert aux premiers colons, non pas pour la culture du café ou de la canne à sucre comme dans les Bas, mais pour l’élevage. L’un de ces pionniers, Boisjoly Potier, en plus de ses talents d’agriculteur, mit au point une technique de distillation du géranium qui se révéla vite être un succès financier et économique. Les premiers agriculteurs troquèrent rapidement la charrue pour l’alambic et la bêche pour la hache et, entre 1900 et 1920, une grande partie de la forêt fut abattue pour se transformer en un immense champ de géranium. L’essence de pélargonium x asperum "bourbon" (géranium rosat) utilisée en parfumerie entraina un formidable essor économique pour cette partie de l’île, allant jusqu’à constituer la deuxième ressource d’exportation de La Réunion derrière la canne à sucre. Malheureusement, les bonnes choses ont une fin et les nombreuses crises dans ce secteur entrainèrent sa chute. Depuis, les planteurs ont revendu les alambics pour acheter des tracteurs et sont retournés à l’élevage comme aux premiers jours de la colonisation. Aujourd’hui, l’essentiel des bovins élevés sur l’île l’est à la Plaine des Cafres que certains nomment « la Normandie en Réunion », bien que, personnellement, je trouve que la ressemblance de ce paysage est plus proche des alpages du Jura – français ou suisse – que des bocages normands.

Échaliers sur le sentier
C’est donc au milieu de ce paysage que j’ai continué de progresser en utilisant quelques échaliers judicieusement placés pour jouer à saute-mouton par-dessus les clôtures et passer d’un pâturage à l’autre. J’ai enchainé une succession de lacets sur un tapis d’herbe rendue très humide par l’orage de la veille. Plusieurs petites grenouilles profitaient de cette fraicheur matinale pour s’ébattent joyeusement dans la rosée sous le regard indifférent de vaches brunes occupées à ruminer leur petit déjeuner. La pente d’abord assez douce au départ s’est accentuée au milieu des branles et des fougères arborescentes. C’est en passant au pied du Piton Rouge que j’ai commencé à avoir des doutes sur le bon déroulement de cette journée. De gros nuages gris s’amoncelaient à l’est du côté du volcan. La pluie que j’avais pu éviter la veille avait de fortes chances de ne pas m’épargner aujourd’hui. J’ai longé pendant un court instant une petite ravine avant de la traverser et de reprendre une longue grimpette suivie par une succession de lacets avant de déboucher sur le parcours sportif aménagé par l’ONF. J’ai alors traversé la RN 2 menant au volcan pour m’arrêter, après 2h30 de marche, sur un terre-plein aménagé en parking. Après être monté, il ne me restait plus maintenant qu’à redescendre.

La température, de 17° au départ du sentier, était grimpée à 22° en dépit de l’altitude atteignant plus de 2000 mètres. J’ai fait une pause et j’en ai profité pour appeler la propriétaire du gîte où je devais passer la nuit. Je l’avais déjà appelée la veille pour confirmer mon arrivée et elle m’avait demandé de la rappeler avant d’entreprendre ma descente dans la rivière des Remparts. En cas de forte pluie, cette descente peut se révéler particulièrement dangereuse. D'ailleurs, la pancarte située juste au bord du précipice au départ du sentier le rappelait en grosses lettres. Le ciel à l’est était complètement bouché et de gros nuages dévalaient le long des crêtes. Elle m’a rassuré en me disant que j’avais largement le temps d’arriver au gîte avant que la pluie, prévue pour le milieu de l’après-midi, ne commence à tomber. Je n’étais qu’à moitié rassuré. Il m’arrive souvent de me promener en moto dans les Hauts et je m’arrête parfois pour discuter avec de vieux Réunionnais, le chapeau vissé sur le sommet du crâne, assis sur le bord du chemin à regarder la vie qui passe. Ils sont une source intarissable d’informations et me parlent parfois de « La Réunion longtemps », d’un temps pas si lointain et disparu où les difficultés du quotidien étaient compensées par la simplicité de leur existence. Je leur demande toujours leur avis sur la météo du jour. Inévitablement, les prévisions sont toujours au beau fixe. Sauf que la plupart du temps, je suis à peine reparti de quelques minutes qu’il se met à pleuvoir. J’ai appris à me méfier.

Je venais de remballer mon portable et je m’apprêtais à m’engager dans la descente lorsqu’un 4x4 est venu se garer sur le terre-plein. Le conducteur a aidé le passager à sortir son sac à dos du coffre. Le premier était Réunionnais et éleveur de son état à la Plaine des Cafres, le second Métropolitain et touriste de passage. Ils s’étaient rencontrés la veille et l’autochtone avait suggéré à l’étranger de descendre le défilé de la Rivière des Remparts pour compléter son séjour de rando sur l’île. Le simple fait du hasard ne saurait expliquer ce type de rencontre. J’avais fait le choix d’accomplir ce voyage seul, mais les circonstances plaçaient sur mon chemin un autre voyageur ayant fait un choix semblable. Nos choix respectifs nous réunissaient donc ici pour poursuivre temporairement notre chemin ensemble.

Guy venait de passer trois semaines à Mayotte et à Anjouan et terminait son mois de vacances par une semaine à La Réunion. Il m’a tout de suite prévenu qu’il n’était pas un grand marcheur. Ça tombait bien, moi non plus. Breton de naissance et à vie, il était le dernier-né d’une famille nombreuse. Ses parents étaient à la tête d’une petite exploitation agricole comme ils en existaient autrefois en métropole. Elle permettait tout juste à la famille de survivre en autonomie : cinq hectares, un peu de culture, à peine une dizaine de vaches, un couple de gorets, une douzaine de lapins et quelques volailles. Paysans de pères en fils, le dernier de la lignée avait suivi le chemin tout tracé de ses ancêtres. Il avait au cours des années triplé la superficie des terres et plus que quadruplé le cheptel. L’investissement financier avait été minimum avec l’achat d’un petit tracteur et d’un peu de matériel. « Une année bonne et l'autre non. Et sans vacances et sans sorties », à quarante ans il s’était posé la question : réinvestir pour vingt autres années ou changer de métier ? Il s’était reconverti dans la plomberie et ne regrettait pas son choix. Depuis, chaque année, il partait pour une destination nouvelle dont ses parents n’avaient même jamais imaginé qu’elle puisse exister. Il avait laissé sa compagne en métropole. L’expérience tentée une fois de partir ensemble n’avait pas été concluante.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Guy ne portait pas les écologistes dans son cœur. La discussion qu’il avait eue la veille avec son hôte réunionnais l’avait renforcé dans cette idée. Les enjeux environnementaux sur l’île étaient quasi semblables à ceux de la Métropole : coincés entre protection des milieux naturels et développement économique mais plus encore « consommateurisme » –, les paysans avaient le sentiment d’être les dindons de la farce. Dépassés par des enjeux où leur mot à dire n’est presque jamais pris en compte, les prêtres de la nouvelle religion ayant pour nom Nicolas Hulot ou Yann Arthus-Bertrand les avaient relégués au rang de méchants pollueurs. Guy en voulait beaucoup à ces « bobos-écolos », comme il les nommait, qui venaient passer une fin de semaine à la campagne, de préférence par beau temps, et en tiraient des conclusions servant surtout à mousser leurs ambitions personnelles et à remplir leurs comptes en banque.

Sans presque nous en apercevoir, nous venions de parcourir plus de la moitié de notre descente, une descente qui n’avait plus rien à voir avec la montée réalisée en matinée. Exit les pâturages et les vaches, disparues les douces pentes verdoyantes. Le changement de paysage était radical. Le défilé de la Rivière des Remparts a été taillé par un géant. D’un énorme coup de sabre, il a fendu le sud de l’île et ouvert dans la masse rocheuse une entaille d’une profondeur de 800 mètres et d’une longueur de 23 kilomètres. C’est dans les entrailles de cette fissure tapissée d’une abondante végétation tropicale que nous nous enfoncions. La pluviométrie dans cette gorge est abondante, atteignant les quatre à six mètres d’eau par an. L'endroit est fertile et tranquille et des gens étaient venus s’y installer au 19e siècle. Ils en furent chassés une première fois en 1848 par un grand débordement de la rivière. La dernière grande catastrophe remontait à 1965 lorsque plusieurs millions de mètres cubes de roches s’étaient détachés des remparts pour former un lac naturel et noyer l’îlet de Roche Plate. D’autres éboulements s’étaient produits en 1996 et 2001, mais de moindres ampleurs. Ici, comme partout ailleurs à La Réunion, en cas de forte pluie, mieux vaut ne pas s’éterniser le long des cours d’eau. En quelques minutes, un ruisseau à sec peut rapidement se transformer en torrent meurtrier. La rivière était sur notre gauche et il fallait la traverser juste avant d’atteindre le gîte. Et notre discussion venait d’être interrompue par les premières gouttes.

Le début de la descente avait été délicat à négocier avec de la pierraille qui roulait sous nos pieds. Le sentier étroit était ouvert sur le vide dans une succession d’épingles à cheveux plongeant à la verticale le long de la corniche. Nous avions abordé cette première partie prudemment. Depuis, la pente s’était adoucie et longeait la rivière encore invisible à nos yeux derrière l’épaisse végétation. Nous avons fait une courte pause pour enfiler des protections contre la pluie. J’ai mis mon poncho et Guy s’est recouvert d’un sac-poubelle. Le poids qu’il transportait était moitié du mien et réparti entre un sac à dos et un sac ventral. L’équilibre de la charge était mieux distribué, mais entravait toute progression rapide de la marche. Ce n’était pas mon cas. La résolution prise la veille après ma chute, heureusement sans gravité, de ne pas prendre de risques inutiles a été mise au rancart. Il n’était pas question de me faire surprendre par une montée rapide des eaux. D’après mon GPS, il restait environ une heure de marche. J’ai pris mes jambes à mon cou et me suis mis à dévaler le sentier à grandes enjambées.

Tec tec
Les averses tropicales pendant la saison des pluies sont brutales et abondantes. En quelques instants elles déversent des trombes d’eau et transforment les filets d’eau en cascades. Puis elles s’arrêtent tout aussi rapidement. Mouillé, je savais que je le serais malgré le poncho qui me protégeait partiellement. Je craignais seulement de ne pas pouvoir franchir la rivière et de rester bloqué de ce côté-ci de la rive. Le sentier était devenu complètement détrempé et commençait à se recouvrir de larges flaques d’eau. J’avais évité les premières en espérant garder les pieds au sec. Mais c’est vite devenu inutile. En essayant de faire de trop longues enjambées pour passer par-dessus, j’avais toutes les chances de glisser et de me blesser. Le conducteur du 4x4 qui connaissait bien l’endroit nous avait avertis à propos de la pluie : « Faites attention si vous voyez les remparts pleurés ». Et les remparts de chaque côté du sentier commençaient à pleurer. À travers la brume on pouvait apercevoir de petites cascades jaillir des falaises et de fines coulées de larmes blanchâtres se répandre le long des parois. J’imaginais toute cette eau se déverser dans la rivière et en gonfler le flot. Déjà les flaques d’eau sur le chemin s’étaient rejointes et ne formaient plus qu’un petit ruisseau dans lequel je pataugeais à chaque pas. Le floc-floc était devenu tout aussi important sous mes semelles qu’à l’intérieur des chaussures. La pluie de plus en plus violente m’aveuglait et limitait mon champ de vision. J’ai continué à dévaler rapidement le sentier transformé en affluent de la rivière pendant encore une vingtaine de minutes. Puis, aussi brutalement qu’elle avait commencé, la pluie a subitement cessé. Je me suis retourné. Guy avait disparu.

Je n’étais pas vraiment inquiet. Un ancien paysan et Breton de surcroit ne pouvait pas disparaître aussi facilement. Avec ses deux sacs, il n’avait pas la même mobilité que moi et avait dû être retardé. Je me suis débarrassé de mon poncho et consulté le GPS. Il restait un peu moins de deux kilomètres à parcourir. Guy est finalement apparu encore plus trempé que je ne l’étais. Nous avons repris notre marche sans savoir si le franchissement de la rivière serait possible. Elle a fini par se faire entendre avant d’apparaître et presque aussitôt nous sommes arrivés au gué. Bizarrement, la traversée s’est faite sans même se mouiller les pieds – qui l’étaient déjà – dans le lit d’une rivière quasiment à sec en passant d’un rocher à l’autre. En fait, j’ai appris un peu plus tard au gîte que la rivière empruntait de manière souterraine et dans sa partie la plus haute d’anciens tunnels de lave. 
Des murets de pierres sèches marquant d’anciennes habitations n’ont pas tardé à indiquer la proximité de l’îlet de Roche Plate, des murets remplacés dans les derniers mètres par deux longues rangées de choca vert encadrant le sentier. Une dernière petite grimpette nous a finalement déposés au gîte. Avant même de prendre une douche, nous avons décidé d’arroser cette journée… trempée en irriguant notre gosier d’une bonne Dodo bien fraiche.

04 janvier 2011

Jour 9 - Caverne Dufour à Bourg-Murat

Profil du jour (cliquez pour agrandir)
Le dortoir s’est réveillé à 3h00 du matin au tintamarre des sonneries des téléphones portables et autres réveils électroniques : la foule se levait pour partir à l’assaut du Piton des Neiges assister au lever du soleil. Le tohu-bohu s’est poursuivi pendant une bonne demi-heure dans le vacarme des chaussures de marche raisonnant lourdement sur le plancher en bois et le balayage des faisceaux des lampes torches m’aveuglant à tour de rôle. Le sommeil interrompu en plein milieu de la nuit et irrité par tant de bruits, j’ai senti l’énervement titiller mes neurones. J’avais hâte de voir tous ces gens vider le lieu le plus rapidement possible et me laisser en paix. C’était compter sans l’étourderie de certains.

Le bruit des chaussures de ses lève-tôt s’était à peine estompé dans la nuit que la sonnerie d’un réveil a de nouveau retenti pendant une vingtaine de secondes et, interrompu par un silence de deux à trois minutes, redémarré de plus belle au bruit d’une musique disco. J’ai pensé qu’un retardataire avait de la difficulté à se lever, mais force a été de constater que l’insistance de cette sonnerie répétitive indiquait plutôt que le propriétaire de l’engin était parti en l’oubliant. J’ai encore patienté quelques sonneries et je me suis levé pour constater que le dortoir était vide. J’avais une très forte envie de résoudre le problème en me saisissant du gadget pour le passer par la fenêtre. Je me suis ravisé en découvrant sur un lit un magnifique Sony-Erikson de dernière génération valant une petite fortune. Je lui ai donné une seconde chance en me promettant bien que si je ne parvenais pas à l’éteindre, je me rabattrais, et pas du tout à contrecœur, sur ma première idée. Son propriétaire restera toute sa vie dans l’ignorance de la chance qu’il a eue ce jour-là.

Gîte de la Caverne Dufour avec le Piton des Neiges en arrière-plan
J’ai aussitôt replongé dans un sommeil profond pendant deux bonnes heures. Un silence d’enterrement régnait sur le gîte à mon réveil et j’ai pensé que j’en étais le seul occupant. C’est en passant devant la cuisine pour gagner la terrasse que j’ai entendu le bruit des casseroles. Le gardien était déjà occupé à faire la mise en place de la journée. Un sacré gaillard ce gardien, comme la plupart de ses confrères des autres gîtes perdus au milieu des cirques de l’île. J’avais eu l’occasion de bavarder avec lui après le diner de la veille. Installé ici depuis une vingtaine d’années, il avait connu l’époque héroïque d’avant les hélicoptères quand tout le ravitaillement se faisait à dos d’homme et à pieds depuis Cilaos. Deux allers-retours quotidiens étaient souvent nécessaires pour remonter à chaque voyage 40 kilos de victuailles et de matériel. Son record avait été de moins de 2h00 pour faire le trajet. Il m’avait fallu quant à moi plus de six heures pour en faire la moitié.

En arrivant la veille, j’avais lu la notice indiquant que le manque d’eau rendait l’utilisation des toilettes et des douches impossible. J'avais posé la question concernant l’alimentation en eau du gîte au gardien.
-          Il n’existe aucune source à proximité, m’avait-il répondu. Le gîte est équipé de deux citernes alimentées par l’eau de pluie. Mais il n’a pas plu depuis des semaines et il ne reste que très peu d’eau dans la seconde, à peine de quoi subvenir aux besoins alimentaires des randonneurs pour encore quelques jours.
-          J’ai pourtant fait la seconde partie de la montée depuis Cilaos jusqu’au gîte sous la pluie.
-          C’est vrai, mais c’était la première fois depuis presque deux mois qu’il pleuvait. Et il faudrait encore plusieurs jours de pluie pour remplir à nouveau les citernes.
J’ai failli lui faire part de mes dons de faiseur de pluie, d’autant plus qu’il m’avait averti que je risquais fort d’être de nouveau arrosé en quittant le cirque de Cilaos.

Coulée de caillasse
Il m’a confirmé sa prédiction au moment où je prenais mon petit-déjeuner. Des orages accompagnés de fortes pluies étaient annoncés pour la fin de la matinée. Le ciel était déjà très couvert, une première depuis mon départ de Saint-Denis. Plus vite je serais parti, plus les chances seraient grandes d’arriver au terme de l’étape du jour sans être trop mouillé, une étape qui serait la plus longue de toutes celles accomplies jusqu’alors, soit une descente presque ininterrompue de trois Tours Eiffel étalée sur une longueur de quinze kilomètres.

En quittant le gîte, j’ai repris le même sentier qui m’y avait amené la veille en revenant sur mes pas à travers la caillasse jusqu’au rempart du coteau Kerveguen. Juste avant de franchir la crête, j’ai bifurqué à gauche et attaqué une courte montée débouchant sur un petit plateau offrant une vue dégagée vers l’est, perceptible à la teinte rosée des nuages que le soleil ne parvenait pas à percer. J’ai ensuite basculé dans une longue coulée de caillasse jusqu’à un autre plateau au milieu des branles, suivi tout de suite après d’une autre descente débouchant sur un joli point de vue sur la forêt de Bébour à gauche, le cirque de Cilaos à droite, le sommet du Piton des Neiges derrière moi, et, droit devant, la Plaine-des-Palmistes et la Plaine-des-Cafres avec à l’horizon le massif du Piton de la Fournaise.

Cirque de Cilaos
Après avoir jeté un dernier coup d’œil sur le cirque de Cilaos, je me suis éloigné du rempart pour rentrer dans une lande sablonneuse menant à la caverne du bras Chanson. J’avais été prévenu par le guide qu’en cas de pluie, la journée risquait d’être très boueuse. Les nuages continuaient de menacer, mais je gardais les doigts croisés en espérant qu’ils ne se déchirent pas trop vite. Après avoir dépassé le sentier venant du col de Bébour, je suis passé sur le flanc du coteau Maigre au milieu d’une forêt de bois de couleur des Hauts. J’ai dévalé une autre longue descente caillouteuse et je suis tombé sur quatre Réunionnais assis au bord du sentier. Je me suis arrêté pour leur serrer la main.

J’aime assez cette habitude réunionnaise de la poignée de main en abordant l’autre sans nécessairement l’avoir jamais rencontré. Elle est fidèle à la tradition de cette pratique, le moyen de montrer que l'on ne porte pas d'arme, que l'on vient en ami. Ainsi, autrefois, quand deux personnes se rencontraient, chacune tendait sa main droite vers l'autre, pour lui prouver qu'elle n'était pas armée. Pourquoi la main droite et pas la gauche ? Parce que la majorité des humains sont droitiers et que c'est avec cette main qu'on maniait les armes. Le salut japonais que j’ai beaucoup pratiqué et qui consiste à incliner la tête vers l’avant, à un sens très proche et une origine aussi ancienne : il servait à montrer à l'interlocuteur sa non-hostilité en exposant la partie du corps la plus vulnérable, le sommet du crâne, inspiré par la croyance bouddhiste.

Aucun d’entre nous n’apparaissait hostile ni ne semblait porter d’arme… à part peut-être moi-même avec mon gros bâton que j’ai pris soin de déposer contre un arbre. Ils étaient partis de la Plaine des Cafres la veille vers 21h00 en espérant atteindre le sommet du Piton des Neiges à l’aube. Ils avaient sans doute sous-estimé le parcours ou surestimé leur force, car le plus âgé d’entre eux avait renoncé à aller de l’avant un peu après minuit. Depuis, ils s’étaient installés à cet endroit en essayant de reprendre des forces pour le chemin du retour. Sans aucun équipement pour dormir à l’extérieur, la nuit avait été longue et fraiche. Le plus âgé, appelé affectueusement « Tonton » par les autres, se plaignait de douleurs musculaires et articulaires. J’ai sorti une petite fiole de mon sac et lui ai proposé d’utiliser cette potion magique que je traine avec moi depuis de nombreuses années, un élixir acheté à Taïwan à base d’huile camphrée, d’eucalyptus et d’autres ingrédients censés être miraculeux selon la médecine traditionnelle chinoise. Quelques gouttes suffisent pour réchauffer et soulager muscles et articulations. Je m’en étais moi-même servi avec succès au soir du troisième jour après ma descente sur Grand Ilet.

Au point où en était « Tonton », il a tout de suite accepté le remède. La vigueur avec laquelle il a entrepris de se masser les jambes m’a fait craindre le pire. En effet, la réaction d’intense chaleur engendrée par le produit a tendance à s’étendre bien au-delà de la zone traitée. Et, malgré ma mise en garde, il n’a pas hésité à s’étaler une bonne dose d’huile jusqu’en haut des cuisses. Une certaine partie sensible de son anatomie, que seule la moitié de l’humanité transporte, avait de grandes chances d’être fortement affectée. Je lui ai également signalé que si un petit besoin pressant se faisait sentir, il serait préférable pour lui de recourir à la position généralement adoptée par l’autre moitié de l’humanité pour la soulager. Se saisir comme à son habitude de son attribut à pleine main pour vider sa vessie ne serait pas sans conséquence.

Les plaisanteries grivoises adressées à l’infortuné n’en finissaient plus de pleuvoir quand j’ai quitté le groupe pour reprendre le sentier alternant caillasse et terre battue pour atteindre le sommet du coteau Maigre le long d’une crête étroite, la seule petite grimpette sérieuse de la journée dont le passage est facilité par des échelles. De superbes vues sur la forêt de Bébour ont récompensé l’effort avant d’amorcer la longue descente en direction de la plaine des Cafres. Le ciel se faisait de plus en plus menaçant. J’ai accéléré la cadence en espérant battre la pluie de vitesse pour me retrouver, quelques instants plus tard, assis dans la boue et les fesses bien aux frais. C’était la première chute depuis mon départ, heureusement sans gravité. À deux jours de la fin de ce voyage, il me fallait redoubler de prudence et éviter les risques inutiles.

À la sortie de la forêt, j’ai été accueilli par un bref rayon de soleil illuminant un paysage comme on en retrouve dans le Jura avec de vastes prairies, des conifères bordant des pâturages et de nombreux troupeaux de vaches. J’ai finalement rejoint le parking situé à l’entrée du sentier forestier de Bébour après quatre heures d’une marche quasi ininterrompue. Il ne me restait plus qu’à emprunter la route bétonnée sur environ deux kilomètres pour rejoindre la N3 et Bourg-Murat. Au même moment, j’ai aperçu quelques éclairs déchirer un ciel d’encre au sud et, une dizaine de secondes plus tard, le grondement du tonnerre s’est fait entendre. D’après mon estimation, l’orage était à moins de quatre kilomètres et le vent le poussait dans ma direction. J’ai alors vu au loin s’approcher sur la route une fourgonnette blanche et j’ai eu l’agréable surprise de reconnaître Christian et sa compagne Sylvette venir à ma rencontre. Ils m’avaient invité à passer la nuit chez eux à Bourg-Murat et avaient calculé avec justesse mon heure d’arrivée. Je leur ai demandé de m’attendre sur la N3 au départ du sentier que je devais reprendre le lendemain.

En arrivant au bord de la route nationale, j’ai rencontré deux hommes assis au pied d'un croisement de trois lignes électriques. Le plus âgé d’entre eux s’est adressé à moi en espagnol pour me demander où était le chemin de « Santiago de Compostela ». Je lui ai répondu dans la même langue qu’il était « más al norte, cerca de España ». Ils n’étaient pas plus Espagnols que je n’étais Béothuk et ils ont éclaté de rire. J’ai poursuivi en français pour leur dire de se méfier de l’orage et de s’éloigner de cet endroit dangereux. Je venais juste de mettre mon sac dans la fourgonnette quand ils nous ont rejoints. C’était deux touristes belges et celui qui s’était adressé à moi semblait avoir déjà été frappé par la foudre dans le passé. Les séquelles psychologiques avaient laissé des traces. L’orage s’était encore rapproché et Christian leur a proposé de les déposer à Bourg-Murat. Le plus frappé des deux a répondu que c’était inutile, Jésus les protégeait. Il a ajouté en hurlant vers le ciel qu’il remerciait Jésus de nous avoir rencontrés et s’est éloigné avec l’autre disciple. Nous avions à peine roulé cent mètres que le déluge s’est abattu sur la plaine noyant tout le paysage sous des trompes d’eau. De toute évidence, Jésus était occupé ailleurs.


03 janvier 2011

Jour 8 - Cilaos à Caverne Dufour

Profil du jour (cliquez pour agrandir)
C’est le chant du coq qui m’a réveillé juste avant que la sonnerie de mon portable ne se déclenche. J’ai ouvert la porte donnant sur la terrasse pour assister en live au spectacle d’un monsieur coq qui avait entrepris d’honorer une madame poule. La journée commençait joyeusement.

J’ai pris mon petit déjeuner au même endroit où j’avais pris mon dîner la veille et, juste avant de partir, j’ai appelé le propriétaire pour lui dire que j’avais remis les clés là où je les avais trouvées. Il s’est à nouveau excusé pour le malentendu.

Piton des Neiges depuis le gîte
Le ciel était parfaitement dégagé et aucun nuage ne planait au-dessus du Piton des Neiges visible depuis le gîte. Ça ne signifiait nullement que le reste de la journée se déroulerait sous les mêmes auspices. Toutes les fois où j’étais venu dans le cirque de Cilaos, je ne l’avais jamais quitté sans être accompagné de pluie. J’en étais même arrivé à penser que je possédais quelques dons de sorcier malgache.

Je me souviens encore de la fois où j’avais fait l’aller-retour dans la journée jusqu’au sommet du Piton des Neiges. Les prévisions météo étaient pourtant excellentes et l’office du tourisme, se basant sur l’absence de chutes de pluie depuis plusieurs jours, s’était montré très optimiste sur la journée. Le départ avait été semblable à celui d’aujourd’hui avec un ciel dégagé et une visibilité tous azimuts sur le pourtour de l’île en arrivant au sommet. Moins d’une heure après l’avoir quitté, la brume avait envahi la montagne suivie presque immédiatement d’une pluie glaciale qui m’avait tenu compagnie jusqu’en bas. Une fois n’est pas coutume et j’entretenais l’espoir qu’il en serait peut-être différemment cette fois-ci. Après tout, le cirque de Cilaos avait la particularité d’être le moins arrosé des trois cirques. Je venais d’en traverser deux sans une goutte : « Jamais deux sans trois » comme aurait dit ma maman.

L’origine du nom de Cilaos est incertaine. Pour les uns, il viendrait du mot malgache Tsilaosa, qui signifie « lieu où l'on est en sécurité ». Pour les autres, le mot ferait référence à un esclave malgache nommé "Tsilaos" qui se serait réfugié dans ce cirque. Ce n’est pas impossible, car ici comme dans les deux autres cirques, cet endroit servit tout d’abord de refuge aux esclaves « marrons » fuyant les propriétés de la côte. Là comme à Mafate et Salazie, ils profitèrent de la difficulté d'accès du site pour y vivre en toute liberté. Et l’histoire du peuplement y fut également le même. Les "chasseurs de marrons" y firent plusieurs incursions et, à partir de 1835, des "petits blancs" pauvres et sans terres commencèrent à s’y installer.

Cilaos est devenu depuis le plus urbanisé des trois cirques et c’est dû principalement à son désenclavement rendu possible par la construction de la RN 5, plus communément appelée Route de Cilaos, ouverte à la circulation en 1935, une des plus célèbres à La Réunion avec ses 300 virages répartis sur un tronçon de 30 kilomètres. Elle serpente dans un paysage spectaculaire de montagnes escarpées entre des à-pics vertigineux et des remparts hauts de plusieurs centaines de mètres. Mis à part les plages de l’ouest, le cirque de Cilaos est sans nul doute l’endroit le plus touristique de l’île. C’est le petit « Chamonix » de l’océan Indien, et la base de départ pour l’ascension du Piton des Neiges, le point culminant de l'île de la Réunion perché à 3 070 mètres d'altitude et accessible par le sentier que j’allais devoir parcourir ce jour même.

Je connaissais le chemin. Ce n’était qu’un remake. C’est vrai que la fois précédente je ne trainais pas un sac de 17 kilos, mais, contrairement à la dernière fois, je n’allais pas jusqu’au sommet. Les guides touristiques prévoient que la montée de 1250 mètres jusqu’au gîte de la Cabane Dufour, mon étape du jour équivalant à quatre Tours Eiffel, se fait en trois heures. Je n’étais pas pressé, « chi va piano, va sano e va lontano », et je m’étais fixé le double.

J’ai amorcé ma marche de la journée de la même façon dont j’avais terminé celle de la veille : j’ai emprunté une route goudronnée, celle qui relie le village de Cilaos à Bras Sec, jusqu’au lieu-dit Le Bloc. Ça grimpe un peu, mais cela n’avait rien de comparable avec ce que j’allais devoir affronter quand je suis arrivé au pied du sentier moins d’une heure plus tard. J’ai démarré au milieu d’une forêt de cryptomérias avant de m’enfoncer dans une végétation épaisse à l’abri du soleil. La pente était soutenue et alignait une succession de lacets et d’escaliers faits de rondins de bois.

Vue sur Cilaos
Juste après être passé devant une plate-forme de béton offrant un très beau point de vue, j’ai été surpris de voir arriver en face de moi un couple : frais comme des gardons, la démarche assurée, l’œil pétillant, le sourire en coin, j’avais du mal à croire qu’il venait de faire l’aller-retour. Et bien si, et jusqu’au sommet en plus. C’était des Allemands qui baragouinaient quelques mots d’anglais. Ils étaient partis la veille à 22h00 pour arriver au sommet au milieu de la nuit afin d’assister au lever du soleil, et ils redescendaient prendre leur petit-déjeuner à Cilaos. Par des journées comme celle-ci où je dois suer sur les sentiers, c’est le genre d’individus que je déteste rencontrer : pas les Allemands, les extra-terrestres. Ils grimpent jusqu’aux cimes les plus hautes de la planète aussi facilement que si j’allais m’acheter le journal au coin de la rue. Je suis toujours partagé entre l’envie de leur asséner un méchant coup de bâton ou abandonner ma marche et redescendre soulager mon découragement devant quelques bières. Ils ont dû deviner ma première intention, car ils se sont empressés de déguerpir. Gross salauds !

Source du petit Matarum
J’ai poursuivi la montée à travers une forêt de bois de couleurs avant d’atteindre, après de nombreuses pauses, un long replat du sentier débouchant sur le plateau du petit Matarum situé à mi-distance de mon étape du jour. Cet endroit possède une source juste en face d’un vieil abri partiellement délabré. Un groupe d’une dizaine de personnes composé de Métropolitains et de Réunionnais s’y reposait. Tout comme le couple allemand, ils redescendaient du Piton des Neiges, mais, contrairement à eux, pas en si bonne forme : fatigués, courbaturés, ampoulés, ils se plaignaient de nombreux maux. Quant à moi, je ne portais pas trop mal, mais pour me porter mieux encore, j’ai décidé de casser une petite croute.

Il était 10h30 et j’avais besoin de reprendre quelques forces. Dans les épreuves sportives, certains carburent à l’EPO, d’autres aux transfusions sanguines ; moi, c’est au jus de raisins fermenté. Je n’ai pas vraiment de préférence : Côtes du Rhône, Bourgogne, voire même Sangre de Toro, un gros rouge bien corsé. J’ai lu l’autre jour une critique de ce vin disant qu’il était « sans prétention ». Moi j’ai la prétention de prétendre le contraire : ce vin a de la prétention, celle de vous occire si vous le prenez à la légère. La veille j’avais fait provision d’une bouteille de Bordeaux. Il m’en restait de quoi tenir encore deux jours. C’était le moment d’en profiter, accompagné de deux tomates et de quelques dattes. Une demi-heure plus tard, j’étais prêt pour affronter le Tourmalet.

Heureusement qu’en plus de ses vertus dopantes, l’alcool réchauffe, car tout de suite après être reparti, le ciel s’est rapidement ennuagé, la température a brutalement chuté et la brume n’a pas tardé à envahir le paysage. J’aime assez la brume, en plus de son caractère reposant, elle fait disparaître les difficultés des sentiers. Ce que j’aime moins, c’est la pluie. Jusqu’ici, j’avais eu beaucoup de chance. Pas une goutte en une semaine. La Réunion était pourtant entrée officiellement dans la saison des pluies depuis presque un mois. Mais la pluie ne devait pas être au courant, car elle se faisait attendre. Ma présence dans le cirque de Cilaos a dû l’inciter à se réveiller, car c’est le moment qu’elle a choisi pour rattraper son retard. D’abord quelques goutte : j’ai quand même préféré m’arrêter pour enfiler mon poncho. Et puis plus rien. Nouvel arrêt pour retirer le poncho qui me tenait trop chaud. Et de nouveau la pluie, cette fois un peu plus dense, et de nouveau le poncho. Ensuite, ça ne s’est plus arrêté de tomber.

Le sentier est devenu très raide et glissant. J’ai ralenti le rythme qui n’était déjà pas très rapide. Quelques randonneurs m’ont dépassé. J’ai marché ainsi pendant encore deux bonnes heures d’une montée fort rude pour atteindre le sommet du rempart Kerveguen marqué par une absence de végétation. La température était maintenant descendue à 13°. En plus de la pluie, le vent soufflait en fortes rafales et je ne me suis pas attardé sur la crête. Après être redescendu de quelques mètres le long d’une muraille rocailleuse dénudée et avoir enjambé quelques rochers, j’ai remonté une petite pente d’éboulis avant de voir surgir le gîte au milieu du brouillard.

J’avais bien fait d’effectuer une réservation. Le gîte était complet et plusieurs randonneurs ont dû rebrousser chemin et redescendre sur Cilaos. Certains se sont rabattus sur la grotte juste à côté, mais elle a la réputation d’être inconfortable et très humide par temps de pluie, tout comme cette journée. D’autres, plus prévoyants, étaient montés avec des tentes et ont pu les dresser pour y passer la nuit.

En fin d’après-midi, j’avais dénombré plus d’une soixantaine de personnes sur le site, la presque totalité ayant l’intention de se lever au milieu de la nuit pour monter jusqu’au sommet du Piton des Neiges assister au lever du soleil. Ce ne serait pas mon cas. L’idée d’aller me geler en pleine nuit au sommet d’une montagne dans l’attente que l’astre solaire daigne montrer son nez ce qui n’est pas toujours assuré ne m’inspire pas vraiment. Je suis plus porté sur son coucher au ras des vagues, à l’ombre d’un cocotier et un verre à la main… de Champagne de préférence.

Sommet du rempart Kerveguen

02 janvier 2011

Jour 7 - Marla à Cilaos

Profil du jour (cliquez pour agrandir)
Le petit déjeuner était prêt à 7h00, ce qui constituait une entorse au foutu règlement de la maison. J’étais levé depuis plus d’une heure et prêt à partir. Le café grillé était délicieux et la confiture de mangue un régal. C'était loin d'être le cas de l'hôtesse. Elle n’a pas daigné engager la conversation, ce qui me convenait parfaitement. J’avais hâte de quitter cet endroit et ne plus jamais y remettre les pieds.

Mes pieds en ce dimanche ensoleillé ne se portaient pas trop mal. Ils allaient aujourd’hui devoir m’aider à faire les 14 kilomètres qui me séparaient de Cilaos. La montée de presque deux Tours Eifel jusqu’au Col du Taïbit, “crottes de lapin en malgache, qu’il m’a fallu entreprendre en quittant Marla a duré deux heures. C’est très au-dessus de la moyenne. Un homme âgé d’une soixantaine d’années que j’ai rencontré en amorçant l’ascension m’a dit qu’il l’accomplissait en quarante-cinq minutes. Heureux homme.

Vue sur Marla et le cirque de Mafate
Ce sentier qui relie Marla à Cilaos est devenu une véritable autoroute. Je n’avais jamais vu autant de monde depuis mon départ. Beaucoup de touristes de la Métropole, mais également pas mal de Réunionnais en couple ou en famille. Après avoir quitté l’îlet, je me suis dirigé plein sud en direction de la crête des Salazes en attaquant une pente assez abrupte avec deux ou trois passages dans la rocaille. La seconde partie s’est effectuée sur une pente plus douce couverte de petites marguerites et à l'ombre des mimosas ; et c’est tout le mal que je me souhaitais compte tenu du soleil.

Pause au Col du Taïbit
J’ai fait une pause en arrivant au Col du Taïbit, à l’aplomb du Grand Bénare. Quelques minutes plus tard, un groupe de cinq Métropolitains résidants à La Réunion est arrivé depuis Cilaos. Cette montée faisait partie de leur entrainement pour la Diagonale des Fous qu’un des couples avait déjà courue quatre fois, le mari les abandonnant tous et sa femme les complétant en des temps s’améliorant d’année en année. Des extra-terrestres.

La descente de l’autre côté du col vers Cilaos s’est déroulée tout aussi lentement que la montée. Après cinq minutes de marche, à la hauteur d’un petit oratoire, le cirque de Cilaos s’est offert majestueusement à mes yeux. Tout de suite après, je suis passé à travers un glissement de terrain survenu il y a quelques mois avant d’enchainer une série de lacets rapides jusqu’à la Plaine des Fraises, un replat humide parsemé de joncs et de bois de fleurs jaunes. Le sentier s’est poursuivi en pente douce dans une forêt de pins maritimes et d’eucalyptus avant de déboucher sur le plateau exploité de l’îlet des Salazes où j’ai fait un arrêt à une « buvette » construite sur le bord du sentier et offrant café, thé et une boisson dénommée tisane ascenseur. Malheureusement pour moi, je n’ai pas pu en connaître les bienfaits, car la buvette était fermée. J’ai repris le sentier à travers une forêt de bois de couleurs avant d’entendre des bruits de circulation signalant la route départementale en contrebas.

Petit oratoire après le col
Tout au long de cette descente, je me suis arrêté à plusieurs reprises pour discuter avec des gens qui montaient ou descendaient : un couple de Belges de Chimay (qui avait oublié la bière), une famille réunionnaise, un groupe de Métropolitains près de l’îlet des Salazes, mais, avant eux, trois jeunes filles de la région parisienne dans la vingtaine qui souffraient le martyre. L’une d’entre elles marchait en tongs depuis deux jours, les talons à vif causés par d’énormes ampoules. Une autre avait les semelles décollées et avait remédié au problème en enfilant des chaussettes épaisses par-dessus ses chaussures. La troisième s’en sortait mieux que ses deux copines, mais elle était très fatiguée de la marche que toutes trois avaient commencée à Sans-Soucis quatre jours plus tôt. Compte tenu de leur état, leur aventure allait s’arrêter à Cilaos. Tristes vacances.

Aussitôt après, j’ai vu redescendre un des extra-terrestres que j’avais rencontré au sommet du col. Face à mon étonnement de le voir arriver seul et si tôt alors que lui et ses amis projetaient d’aller jusqu’à Trois Roches, il m’a montré sa cheville entourée d’un bandage. Il s’était tordu le pied dans les deux cents premiers mètres de la descente sur Marla. Il souffrait d’une entorse et essayait du mieux qu’il pouvait de redescendre sur Cilaos. D’autres personnes que j’ai croisées un peu plus tard m’ont dit l’avoir vu passer en clopinant et en grimaçant. J’ai serré très fortement mon bâton en bois.

Plaine des Fraises
À l’abri de la forêt qui coure sur tout ce versant de la montagne, la température s’est constamment maintenue entre 22° et 24°. J’ai donc pris tout mon temps pour descendre les trois Tours Eifel menant à la route départementale 242 qui relie l’îlet à Cordes à Cilaos. Peu de temps avant d’y arriver, et alors que je prenais une ixième pause le long d’un des lacets du sentier, j’ai surpris la conversation de gens qui descendaient juste derrière moi et que j’avais rencontrés près de l’îlet des Salazes. Cheminant sur le lacet surplombant le mien, ils ne pouvaient m’apercevoir à travers la végétation. Le sujet de leur discussion portait sur mon humble personne. Ils avaient été étonnés que je sois seul pour réaliser ce voyage, et de toute évidence heureux de l’être. Une des deux femmes pensait néanmoins que si j’avais engagé la conversation, c’est probablement que je souffrais de cette solitude. Un psy aurait sans doute analysé son cas en concluant avec justesse qu’elle faisait de la projection.

Buvette le long du sentier
Lorsque le premier d’entre a débouché du tournant, j’ai pu constater son étonnement de me trouver planté là. Il a tout de suite compris le comique de la situation et m’a immédiatement avoué qu’ils étaient justement en train de parler de moi. J’ai répondu que j’étais au courant et que j’avais sans le vouloir entendu leur conversation. 
-          Mais nous ne disions aucun mal de vous, s’est empressé de faire remarquer une des dames.
-          Je sais.
-          On s’étonne juste que vous soyez seul. Aucun de nous ne pourrait le faire.
-          Bien sûr que si. C’est juste que vous n’ayez jamais vraiment essayé. On s’y habitue très vite. Vous vous arrêtez quand vous voulez et vous repartez quand bon vous semble. Les compromis sont plus souvent l’exception que la règle. Les décisions font tout de suite l’unanimité, et les engueulades sont inexistantes. Vous entrez beaucoup plus facilement en contact avec les gens qui sont généralement moins méfiants vis-à-vis d’une personne que face à plusieurs. Vous suscitez l’étonnement, c’est votre cas, suivi de curiosité et du besoin de savoir, donc de communiquer. De plus, l’aide s’offre plus facilement à une personne seule qu’à un groupe. En fait, je suis rarement seul, et quand je ne rencontre personne, je suis toujours en compagnie de I, me and myself. Nous nous entendons très bien.
Je ne pense pas les avoir convaincus, mais là n’était pas le but.

Sentier menant à la RD 242
Avant d’arriver sur la RD 242, j’avais le choix entre le GR 1 et le GR 2 pour atteindre Cilaos. Je commençais à être un peu fatigué d’être continuellement concentré sur les dangers de la piste. Je n’ai donc choisi ni l’un ni l’autre et je me suis rabattu sur la solution de facilité en empruntant la route départementale. La distance qui me restait alors à parcourir était encore de cinq kilomètres et j’en avais déjà neuf dans les mollets. J’en ai marché un de plus sous le soleil sous une température remontée à 34° et je me suis arrêté pour déjeuner à l’ombre d’un filao au bord de la rivière Bras Rouge qui, là où elle passe sous la route, ressemble davantage à un torrent formé de minicascades. D’ailleurs, un groupe d’adeptes de canyoning s’entrainait à cette discipline en dessous du pont.

Je ne me souvenais pas que la RD 242, dans ses dernières centaines de mètres débutant aux anciens thermes et menant à Cilaos, était si longue et si rude. Elle serpente en lacets se superposant les uns aux autres et débouche au-dessus du village au croisement menant à Bras Sec. Depuis mon arrivée au Col du Taïbit, j’entretenais l’espoir de me précipiter aux nouveaux thermes et de relaxer dans un bon bain d’eau chaude et, pourquoi pas, de m’offrir comme bonus un bon petit massage. J’en fus quitte pour une grosse déception qui m’a scié les jambes. Les thermes étaient fermés depuis le 30 décembre et ne rouvraient que le 3 janvier. Je me suis vengé en descendant au village m’offrir une bière bien fraiche, bière qui fut difficile à trouver étant donné que presque tous les commerces étaient fermés. Une myriade de touristes montaient et descendaient la rue principale à la recherche d’activités dominicales… en vain. La seule activité de la journée n’avait duré qu’une heure en matinée à guichet fermé et avait regroupé tous les fidèles du village.

Terrasse du gîte
Le seul amusement de cet après-midi se résumant à regarder les touristes passer, j’ai failli reprendre une seconde bière, mais j’ai craint de ne pouvoir remonter jusqu’au gîte et j’ai laissé le centre-ville aux vacanciers pour partir à la recherche de l’endroit où je devais diner et passer la nuit. Arrivé devant le gîte de la Roche Merveilleuse, j’ai trouvé porte close. La soirée s’annonçait difficile. J’ai appelé le propriétaire. Il n’a pas cherché d’excuses et s’est tout de suite souvenu que j’avais effectivement fait une réservation quelques jours plus tôt. Il était désolé du malentendu. Il ne pouvait malheureusement pas venir sur place pour me dépanner, demeurant à plus d’une heure de Cilaos, mais il a très rapidement résolu le problème en m’expliquant où trouver un double des clés et… où trouver la bière offerte par la maison pour s’excuser de son erreur. « À quelque chose malheur est bon » : je disposais du gîte pour moi tout seul. Et quand j'ai demandé au propriétaire où laisser l’argent pour prix de la nuitée, il m’a répondu qu’il n’en était pas question et qu’il s’excusait de nouveau de son l’erreur. Quel changement avec l’accueil de la veille !

Sans connaître les autres gîtes de Cilaos, celui de la Roche Merveilleuse est vraiment superbe. Entièrement construit de bois ainsi que sa terrasse, il domine Cilaos et m’a fait penser au Kiyomizu-dera de Kyoto. Ce temple bouddhiste, célèbre pour sa plateforme soutenue par des centaines de piliers à flanc de colline, offre une vue impressionnante de l’ancienne capitale impériale japonaise depuis sa terrasse en bois presque semblable à celle du gîte. Ma chambre était faite du même matériau : plancher, plafond et boiseries avec une odeur très douce de bois endémique de l’île.

Je suis redescendu une heure plus tard en ville faire quelques achats notamment une bouteille de Bordeaux et suis remonté m’installer sur la terrasse pour dîner face au soleil qui se couchait par delà le cirque de Cilaos sur l’Océan Indien.