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05 janvier 2011

Jour 10 - Bourg-Murat à Roche Plate

Profil du jour (cliquez pour agrandir)
Au terme de mon étape de la veille, j’ai passé une superbe soirée en compagnie de Christian, Sylvette ainsi que Richard qui nous a rejoints pour le dîner. Le plat principal était constitué de porc palmiste (ou cari de porc aux palmistes), une spécialité créole que Sylvette réussit à merveille. C’est une sorte de ragout de porc auquel on ajoute en fin de cuisson du cœur de palmier frais obtenu à partir d'une espèce endémique cultivée localement et appelée « chou palmiste » à La Réunion. Il en existe deux espèces sur l’île : le rouge et le blanc et les deux se disputent le privilège d’être sans nul doute le meilleur légume réunionnais. C’est un produit très fin et il peut se consommer cru, taillé en lamelles, sous forme de salade – que j’avais déjà eu l’occasion de déguster avec plaisir à cette même table – ou cuit dans une recette de poulet ou de porc. Son goût rappelle celui du cœur d'artichaut.

Nous n’avons pas consommé que du solide. Le Champagne fut servi en apéritif pour célébrer la nouvelle année entamée depuis moins d’une semaine et de bonnes bouteilles de vin rouge accompagnèrent le repas. Richard dut toutefois modérer sa consommation afin de pouvoir rentrer en fin de soirée sans encombre. Ma chambre n’étant qu’à quelques pas de la salle à manger, je n’étais pas soumis à la même restriction. Malgré tout, si j’aime boire, je n’aime pas trop boire, considérant, pour reprendre le slogan d’une célèbre campagne publicitaire québécoise, que « la modération a bien meilleur goût ». De plus, il me fallait me lever aux premières heures du jour et être en forme pour l’avant-dernière étape de cette randonnée, une étape un peu plus longue que la précédente, mais plus courte que la dernière prévue pour le lendemain, soit un trajet de 16 kilomètres commençant par une montée de presque trois Tours Eiffel suivis par la descente de cinq.

Plaine des Cafres et Piton des Neiges en arrière-plan
La nuit fut donc paisible et le réveil agréable. Le soleil brillait de tous ces feux et il flottait dans l’atmosphère, dégagée de toutes impuretés par l’orage de la veille, comme une douce fraicheur printanière. Christian m’a déposé là où il m’avait récupéré : sur le bord de la N3, au départ du sentier signalé par plusieurs pancartes mentionnant, entre autres, la route du volcan de la Fournaise et le piton Textor à 8,5 kilomètres et deux heures de marche, mon objectif intermédiaire de la journée. J’ai commencé cette marche comme je l’avais terminée le jour précédent, sur une route bétonnée remplacée, quelques centaines de mètres plus loin, par un sentier serpentant à travers les alpages de la Plaine des Cafres.

Géranium rosat
La colonisation des « Plaines » se fit plus tardivement que celle des trois cirques que je venais de traverser, et j’avais de la difficulté à imaginer, en regardant ce paysage bucolique se découvrir à mes yeux au fil de mon ascension, que cette étendue verdoyante était, il n’y a pas si longtemps, couverte de forêts. Ce n’est que dans la seconde moitié du 19e siècle que cet immense plateau des Hauts de l'île, situé entre le massif du Piton des Neiges et celui du Piton de la Fournaise, fut ouvert aux premiers colons, non pas pour la culture du café ou de la canne à sucre comme dans les Bas, mais pour l’élevage. L’un de ces pionniers, Boisjoly Potier, en plus de ses talents d’agriculteur, mit au point une technique de distillation du géranium qui se révéla vite être un succès financier et économique. Les premiers agriculteurs troquèrent rapidement la charrue pour l’alambic et la bêche pour la hache et, entre 1900 et 1920, une grande partie de la forêt fut abattue pour se transformer en un immense champ de géranium. L’essence de pélargonium x asperum "bourbon" (géranium rosat) utilisée en parfumerie entraina un formidable essor économique pour cette partie de l’île, allant jusqu’à constituer la deuxième ressource d’exportation de La Réunion derrière la canne à sucre. Malheureusement, les bonnes choses ont une fin et les nombreuses crises dans ce secteur entrainèrent sa chute. Depuis, les planteurs ont revendu les alambics pour acheter des tracteurs et sont retournés à l’élevage comme aux premiers jours de la colonisation. Aujourd’hui, l’essentiel des bovins élevés sur l’île l’est à la Plaine des Cafres que certains nomment « la Normandie en Réunion », bien que, personnellement, je trouve que la ressemblance de ce paysage est plus proche des alpages du Jura – français ou suisse – que des bocages normands.

Échaliers sur le sentier
C’est donc au milieu de ce paysage que j’ai continué de progresser en utilisant quelques échaliers judicieusement placés pour jouer à saute-mouton par-dessus les clôtures et passer d’un pâturage à l’autre. J’ai enchainé une succession de lacets sur un tapis d’herbe rendue très humide par l’orage de la veille. Plusieurs petites grenouilles profitaient de cette fraicheur matinale pour s’ébattent joyeusement dans la rosée sous le regard indifférent de vaches brunes occupées à ruminer leur petit déjeuner. La pente d’abord assez douce au départ s’est accentuée au milieu des branles et des fougères arborescentes. C’est en passant au pied du Piton Rouge que j’ai commencé à avoir des doutes sur le bon déroulement de cette journée. De gros nuages gris s’amoncelaient à l’est du côté du volcan. La pluie que j’avais pu éviter la veille avait de fortes chances de ne pas m’épargner aujourd’hui. J’ai longé pendant un court instant une petite ravine avant de la traverser et de reprendre une longue grimpette suivie par une succession de lacets avant de déboucher sur le parcours sportif aménagé par l’ONF. J’ai alors traversé la RN 2 menant au volcan pour m’arrêter, après 2h30 de marche, sur un terre-plein aménagé en parking. Après être monté, il ne me restait plus maintenant qu’à redescendre.

La température, de 17° au départ du sentier, était grimpée à 22° en dépit de l’altitude atteignant plus de 2000 mètres. J’ai fait une pause et j’en ai profité pour appeler la propriétaire du gîte où je devais passer la nuit. Je l’avais déjà appelée la veille pour confirmer mon arrivée et elle m’avait demandé de la rappeler avant d’entreprendre ma descente dans la rivière des Remparts. En cas de forte pluie, cette descente peut se révéler particulièrement dangereuse. D'ailleurs, la pancarte située juste au bord du précipice au départ du sentier le rappelait en grosses lettres. Le ciel à l’est était complètement bouché et de gros nuages dévalaient le long des crêtes. Elle m’a rassuré en me disant que j’avais largement le temps d’arriver au gîte avant que la pluie, prévue pour le milieu de l’après-midi, ne commence à tomber. Je n’étais qu’à moitié rassuré. Il m’arrive souvent de me promener en moto dans les Hauts et je m’arrête parfois pour discuter avec de vieux Réunionnais, le chapeau vissé sur le sommet du crâne, assis sur le bord du chemin à regarder la vie qui passe. Ils sont une source intarissable d’informations et me parlent parfois de « La Réunion longtemps », d’un temps pas si lointain et disparu où les difficultés du quotidien étaient compensées par la simplicité de leur existence. Je leur demande toujours leur avis sur la météo du jour. Inévitablement, les prévisions sont toujours au beau fixe. Sauf que la plupart du temps, je suis à peine reparti de quelques minutes qu’il se met à pleuvoir. J’ai appris à me méfier.

Je venais de remballer mon portable et je m’apprêtais à m’engager dans la descente lorsqu’un 4x4 est venu se garer sur le terre-plein. Le conducteur a aidé le passager à sortir son sac à dos du coffre. Le premier était Réunionnais et éleveur de son état à la Plaine des Cafres, le second Métropolitain et touriste de passage. Ils s’étaient rencontrés la veille et l’autochtone avait suggéré à l’étranger de descendre le défilé de la Rivière des Remparts pour compléter son séjour de rando sur l’île. Le simple fait du hasard ne saurait expliquer ce type de rencontre. J’avais fait le choix d’accomplir ce voyage seul, mais les circonstances plaçaient sur mon chemin un autre voyageur ayant fait un choix semblable. Nos choix respectifs nous réunissaient donc ici pour poursuivre temporairement notre chemin ensemble.

Guy venait de passer trois semaines à Mayotte et à Anjouan et terminait son mois de vacances par une semaine à La Réunion. Il m’a tout de suite prévenu qu’il n’était pas un grand marcheur. Ça tombait bien, moi non plus. Breton de naissance et à vie, il était le dernier-né d’une famille nombreuse. Ses parents étaient à la tête d’une petite exploitation agricole comme ils en existaient autrefois en métropole. Elle permettait tout juste à la famille de survivre en autonomie : cinq hectares, un peu de culture, à peine une dizaine de vaches, un couple de gorets, une douzaine de lapins et quelques volailles. Paysans de pères en fils, le dernier de la lignée avait suivi le chemin tout tracé de ses ancêtres. Il avait au cours des années triplé la superficie des terres et plus que quadruplé le cheptel. L’investissement financier avait été minimum avec l’achat d’un petit tracteur et d’un peu de matériel. « Une année bonne et l'autre non. Et sans vacances et sans sorties », à quarante ans il s’était posé la question : réinvestir pour vingt autres années ou changer de métier ? Il s’était reconverti dans la plomberie et ne regrettait pas son choix. Depuis, chaque année, il partait pour une destination nouvelle dont ses parents n’avaient même jamais imaginé qu’elle puisse exister. Il avait laissé sa compagne en métropole. L’expérience tentée une fois de partir ensemble n’avait pas été concluante.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Guy ne portait pas les écologistes dans son cœur. La discussion qu’il avait eue la veille avec son hôte réunionnais l’avait renforcé dans cette idée. Les enjeux environnementaux sur l’île étaient quasi semblables à ceux de la Métropole : coincés entre protection des milieux naturels et développement économique mais plus encore « consommateurisme » –, les paysans avaient le sentiment d’être les dindons de la farce. Dépassés par des enjeux où leur mot à dire n’est presque jamais pris en compte, les prêtres de la nouvelle religion ayant pour nom Nicolas Hulot ou Yann Arthus-Bertrand les avaient relégués au rang de méchants pollueurs. Guy en voulait beaucoup à ces « bobos-écolos », comme il les nommait, qui venaient passer une fin de semaine à la campagne, de préférence par beau temps, et en tiraient des conclusions servant surtout à mousser leurs ambitions personnelles et à remplir leurs comptes en banque.

Sans presque nous en apercevoir, nous venions de parcourir plus de la moitié de notre descente, une descente qui n’avait plus rien à voir avec la montée réalisée en matinée. Exit les pâturages et les vaches, disparues les douces pentes verdoyantes. Le changement de paysage était radical. Le défilé de la Rivière des Remparts a été taillé par un géant. D’un énorme coup de sabre, il a fendu le sud de l’île et ouvert dans la masse rocheuse une entaille d’une profondeur de 800 mètres et d’une longueur de 23 kilomètres. C’est dans les entrailles de cette fissure tapissée d’une abondante végétation tropicale que nous nous enfoncions. La pluviométrie dans cette gorge est abondante, atteignant les quatre à six mètres d’eau par an. L'endroit est fertile et tranquille et des gens étaient venus s’y installer au 19e siècle. Ils en furent chassés une première fois en 1848 par un grand débordement de la rivière. La dernière grande catastrophe remontait à 1965 lorsque plusieurs millions de mètres cubes de roches s’étaient détachés des remparts pour former un lac naturel et noyer l’îlet de Roche Plate. D’autres éboulements s’étaient produits en 1996 et 2001, mais de moindres ampleurs. Ici, comme partout ailleurs à La Réunion, en cas de forte pluie, mieux vaut ne pas s’éterniser le long des cours d’eau. En quelques minutes, un ruisseau à sec peut rapidement se transformer en torrent meurtrier. La rivière était sur notre gauche et il fallait la traverser juste avant d’atteindre le gîte. Et notre discussion venait d’être interrompue par les premières gouttes.

Le début de la descente avait été délicat à négocier avec de la pierraille qui roulait sous nos pieds. Le sentier étroit était ouvert sur le vide dans une succession d’épingles à cheveux plongeant à la verticale le long de la corniche. Nous avions abordé cette première partie prudemment. Depuis, la pente s’était adoucie et longeait la rivière encore invisible à nos yeux derrière l’épaisse végétation. Nous avons fait une courte pause pour enfiler des protections contre la pluie. J’ai mis mon poncho et Guy s’est recouvert d’un sac-poubelle. Le poids qu’il transportait était moitié du mien et réparti entre un sac à dos et un sac ventral. L’équilibre de la charge était mieux distribué, mais entravait toute progression rapide de la marche. Ce n’était pas mon cas. La résolution prise la veille après ma chute, heureusement sans gravité, de ne pas prendre de risques inutiles a été mise au rancart. Il n’était pas question de me faire surprendre par une montée rapide des eaux. D’après mon GPS, il restait environ une heure de marche. J’ai pris mes jambes à mon cou et me suis mis à dévaler le sentier à grandes enjambées.

Tec tec
Les averses tropicales pendant la saison des pluies sont brutales et abondantes. En quelques instants elles déversent des trombes d’eau et transforment les filets d’eau en cascades. Puis elles s’arrêtent tout aussi rapidement. Mouillé, je savais que je le serais malgré le poncho qui me protégeait partiellement. Je craignais seulement de ne pas pouvoir franchir la rivière et de rester bloqué de ce côté-ci de la rive. Le sentier était devenu complètement détrempé et commençait à se recouvrir de larges flaques d’eau. J’avais évité les premières en espérant garder les pieds au sec. Mais c’est vite devenu inutile. En essayant de faire de trop longues enjambées pour passer par-dessus, j’avais toutes les chances de glisser et de me blesser. Le conducteur du 4x4 qui connaissait bien l’endroit nous avait avertis à propos de la pluie : « Faites attention si vous voyez les remparts pleurés ». Et les remparts de chaque côté du sentier commençaient à pleurer. À travers la brume on pouvait apercevoir de petites cascades jaillir des falaises et de fines coulées de larmes blanchâtres se répandre le long des parois. J’imaginais toute cette eau se déverser dans la rivière et en gonfler le flot. Déjà les flaques d’eau sur le chemin s’étaient rejointes et ne formaient plus qu’un petit ruisseau dans lequel je pataugeais à chaque pas. Le floc-floc était devenu tout aussi important sous mes semelles qu’à l’intérieur des chaussures. La pluie de plus en plus violente m’aveuglait et limitait mon champ de vision. J’ai continué à dévaler rapidement le sentier transformé en affluent de la rivière pendant encore une vingtaine de minutes. Puis, aussi brutalement qu’elle avait commencé, la pluie a subitement cessé. Je me suis retourné. Guy avait disparu.

Je n’étais pas vraiment inquiet. Un ancien paysan et Breton de surcroit ne pouvait pas disparaître aussi facilement. Avec ses deux sacs, il n’avait pas la même mobilité que moi et avait dû être retardé. Je me suis débarrassé de mon poncho et consulté le GPS. Il restait un peu moins de deux kilomètres à parcourir. Guy est finalement apparu encore plus trempé que je ne l’étais. Nous avons repris notre marche sans savoir si le franchissement de la rivière serait possible. Elle a fini par se faire entendre avant d’apparaître et presque aussitôt nous sommes arrivés au gué. Bizarrement, la traversée s’est faite sans même se mouiller les pieds – qui l’étaient déjà – dans le lit d’une rivière quasiment à sec en passant d’un rocher à l’autre. En fait, j’ai appris un peu plus tard au gîte que la rivière empruntait de manière souterraine et dans sa partie la plus haute d’anciens tunnels de lave. 
Des murets de pierres sèches marquant d’anciennes habitations n’ont pas tardé à indiquer la proximité de l’îlet de Roche Plate, des murets remplacés dans les derniers mètres par deux longues rangées de choca vert encadrant le sentier. Une dernière petite grimpette nous a finalement déposés au gîte. Avant même de prendre une douche, nous avons décidé d’arroser cette journée… trempée en irriguant notre gosier d’une bonne Dodo bien fraiche.

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