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04 janvier 2011

Jour 9 - Caverne Dufour à Bourg-Murat

Profil du jour (cliquez pour agrandir)
Le dortoir s’est réveillé à 3h00 du matin au tintamarre des sonneries des téléphones portables et autres réveils électroniques : la foule se levait pour partir à l’assaut du Piton des Neiges assister au lever du soleil. Le tohu-bohu s’est poursuivi pendant une bonne demi-heure dans le vacarme des chaussures de marche raisonnant lourdement sur le plancher en bois et le balayage des faisceaux des lampes torches m’aveuglant à tour de rôle. Le sommeil interrompu en plein milieu de la nuit et irrité par tant de bruits, j’ai senti l’énervement titiller mes neurones. J’avais hâte de voir tous ces gens vider le lieu le plus rapidement possible et me laisser en paix. C’était compter sans l’étourderie de certains.

Le bruit des chaussures de ses lève-tôt s’était à peine estompé dans la nuit que la sonnerie d’un réveil a de nouveau retenti pendant une vingtaine de secondes et, interrompu par un silence de deux à trois minutes, redémarré de plus belle au bruit d’une musique disco. J’ai pensé qu’un retardataire avait de la difficulté à se lever, mais force a été de constater que l’insistance de cette sonnerie répétitive indiquait plutôt que le propriétaire de l’engin était parti en l’oubliant. J’ai encore patienté quelques sonneries et je me suis levé pour constater que le dortoir était vide. J’avais une très forte envie de résoudre le problème en me saisissant du gadget pour le passer par la fenêtre. Je me suis ravisé en découvrant sur un lit un magnifique Sony-Erikson de dernière génération valant une petite fortune. Je lui ai donné une seconde chance en me promettant bien que si je ne parvenais pas à l’éteindre, je me rabattrais, et pas du tout à contrecœur, sur ma première idée. Son propriétaire restera toute sa vie dans l’ignorance de la chance qu’il a eue ce jour-là.

Gîte de la Caverne Dufour avec le Piton des Neiges en arrière-plan
J’ai aussitôt replongé dans un sommeil profond pendant deux bonnes heures. Un silence d’enterrement régnait sur le gîte à mon réveil et j’ai pensé que j’en étais le seul occupant. C’est en passant devant la cuisine pour gagner la terrasse que j’ai entendu le bruit des casseroles. Le gardien était déjà occupé à faire la mise en place de la journée. Un sacré gaillard ce gardien, comme la plupart de ses confrères des autres gîtes perdus au milieu des cirques de l’île. J’avais eu l’occasion de bavarder avec lui après le diner de la veille. Installé ici depuis une vingtaine d’années, il avait connu l’époque héroïque d’avant les hélicoptères quand tout le ravitaillement se faisait à dos d’homme et à pieds depuis Cilaos. Deux allers-retours quotidiens étaient souvent nécessaires pour remonter à chaque voyage 40 kilos de victuailles et de matériel. Son record avait été de moins de 2h00 pour faire le trajet. Il m’avait fallu quant à moi plus de six heures pour en faire la moitié.

En arrivant la veille, j’avais lu la notice indiquant que le manque d’eau rendait l’utilisation des toilettes et des douches impossible. J'avais posé la question concernant l’alimentation en eau du gîte au gardien.
-          Il n’existe aucune source à proximité, m’avait-il répondu. Le gîte est équipé de deux citernes alimentées par l’eau de pluie. Mais il n’a pas plu depuis des semaines et il ne reste que très peu d’eau dans la seconde, à peine de quoi subvenir aux besoins alimentaires des randonneurs pour encore quelques jours.
-          J’ai pourtant fait la seconde partie de la montée depuis Cilaos jusqu’au gîte sous la pluie.
-          C’est vrai, mais c’était la première fois depuis presque deux mois qu’il pleuvait. Et il faudrait encore plusieurs jours de pluie pour remplir à nouveau les citernes.
J’ai failli lui faire part de mes dons de faiseur de pluie, d’autant plus qu’il m’avait averti que je risquais fort d’être de nouveau arrosé en quittant le cirque de Cilaos.

Coulée de caillasse
Il m’a confirmé sa prédiction au moment où je prenais mon petit-déjeuner. Des orages accompagnés de fortes pluies étaient annoncés pour la fin de la matinée. Le ciel était déjà très couvert, une première depuis mon départ de Saint-Denis. Plus vite je serais parti, plus les chances seraient grandes d’arriver au terme de l’étape du jour sans être trop mouillé, une étape qui serait la plus longue de toutes celles accomplies jusqu’alors, soit une descente presque ininterrompue de trois Tours Eiffel étalée sur une longueur de quinze kilomètres.

En quittant le gîte, j’ai repris le même sentier qui m’y avait amené la veille en revenant sur mes pas à travers la caillasse jusqu’au rempart du coteau Kerveguen. Juste avant de franchir la crête, j’ai bifurqué à gauche et attaqué une courte montée débouchant sur un petit plateau offrant une vue dégagée vers l’est, perceptible à la teinte rosée des nuages que le soleil ne parvenait pas à percer. J’ai ensuite basculé dans une longue coulée de caillasse jusqu’à un autre plateau au milieu des branles, suivi tout de suite après d’une autre descente débouchant sur un joli point de vue sur la forêt de Bébour à gauche, le cirque de Cilaos à droite, le sommet du Piton des Neiges derrière moi, et, droit devant, la Plaine-des-Palmistes et la Plaine-des-Cafres avec à l’horizon le massif du Piton de la Fournaise.

Cirque de Cilaos
Après avoir jeté un dernier coup d’œil sur le cirque de Cilaos, je me suis éloigné du rempart pour rentrer dans une lande sablonneuse menant à la caverne du bras Chanson. J’avais été prévenu par le guide qu’en cas de pluie, la journée risquait d’être très boueuse. Les nuages continuaient de menacer, mais je gardais les doigts croisés en espérant qu’ils ne se déchirent pas trop vite. Après avoir dépassé le sentier venant du col de Bébour, je suis passé sur le flanc du coteau Maigre au milieu d’une forêt de bois de couleur des Hauts. J’ai dévalé une autre longue descente caillouteuse et je suis tombé sur quatre Réunionnais assis au bord du sentier. Je me suis arrêté pour leur serrer la main.

J’aime assez cette habitude réunionnaise de la poignée de main en abordant l’autre sans nécessairement l’avoir jamais rencontré. Elle est fidèle à la tradition de cette pratique, le moyen de montrer que l'on ne porte pas d'arme, que l'on vient en ami. Ainsi, autrefois, quand deux personnes se rencontraient, chacune tendait sa main droite vers l'autre, pour lui prouver qu'elle n'était pas armée. Pourquoi la main droite et pas la gauche ? Parce que la majorité des humains sont droitiers et que c'est avec cette main qu'on maniait les armes. Le salut japonais que j’ai beaucoup pratiqué et qui consiste à incliner la tête vers l’avant, à un sens très proche et une origine aussi ancienne : il servait à montrer à l'interlocuteur sa non-hostilité en exposant la partie du corps la plus vulnérable, le sommet du crâne, inspiré par la croyance bouddhiste.

Aucun d’entre nous n’apparaissait hostile ni ne semblait porter d’arme… à part peut-être moi-même avec mon gros bâton que j’ai pris soin de déposer contre un arbre. Ils étaient partis de la Plaine des Cafres la veille vers 21h00 en espérant atteindre le sommet du Piton des Neiges à l’aube. Ils avaient sans doute sous-estimé le parcours ou surestimé leur force, car le plus âgé d’entre eux avait renoncé à aller de l’avant un peu après minuit. Depuis, ils s’étaient installés à cet endroit en essayant de reprendre des forces pour le chemin du retour. Sans aucun équipement pour dormir à l’extérieur, la nuit avait été longue et fraiche. Le plus âgé, appelé affectueusement « Tonton » par les autres, se plaignait de douleurs musculaires et articulaires. J’ai sorti une petite fiole de mon sac et lui ai proposé d’utiliser cette potion magique que je traine avec moi depuis de nombreuses années, un élixir acheté à Taïwan à base d’huile camphrée, d’eucalyptus et d’autres ingrédients censés être miraculeux selon la médecine traditionnelle chinoise. Quelques gouttes suffisent pour réchauffer et soulager muscles et articulations. Je m’en étais moi-même servi avec succès au soir du troisième jour après ma descente sur Grand Ilet.

Au point où en était « Tonton », il a tout de suite accepté le remède. La vigueur avec laquelle il a entrepris de se masser les jambes m’a fait craindre le pire. En effet, la réaction d’intense chaleur engendrée par le produit a tendance à s’étendre bien au-delà de la zone traitée. Et, malgré ma mise en garde, il n’a pas hésité à s’étaler une bonne dose d’huile jusqu’en haut des cuisses. Une certaine partie sensible de son anatomie, que seule la moitié de l’humanité transporte, avait de grandes chances d’être fortement affectée. Je lui ai également signalé que si un petit besoin pressant se faisait sentir, il serait préférable pour lui de recourir à la position généralement adoptée par l’autre moitié de l’humanité pour la soulager. Se saisir comme à son habitude de son attribut à pleine main pour vider sa vessie ne serait pas sans conséquence.

Les plaisanteries grivoises adressées à l’infortuné n’en finissaient plus de pleuvoir quand j’ai quitté le groupe pour reprendre le sentier alternant caillasse et terre battue pour atteindre le sommet du coteau Maigre le long d’une crête étroite, la seule petite grimpette sérieuse de la journée dont le passage est facilité par des échelles. De superbes vues sur la forêt de Bébour ont récompensé l’effort avant d’amorcer la longue descente en direction de la plaine des Cafres. Le ciel se faisait de plus en plus menaçant. J’ai accéléré la cadence en espérant battre la pluie de vitesse pour me retrouver, quelques instants plus tard, assis dans la boue et les fesses bien aux frais. C’était la première chute depuis mon départ, heureusement sans gravité. À deux jours de la fin de ce voyage, il me fallait redoubler de prudence et éviter les risques inutiles.

À la sortie de la forêt, j’ai été accueilli par un bref rayon de soleil illuminant un paysage comme on en retrouve dans le Jura avec de vastes prairies, des conifères bordant des pâturages et de nombreux troupeaux de vaches. J’ai finalement rejoint le parking situé à l’entrée du sentier forestier de Bébour après quatre heures d’une marche quasi ininterrompue. Il ne me restait plus qu’à emprunter la route bétonnée sur environ deux kilomètres pour rejoindre la N3 et Bourg-Murat. Au même moment, j’ai aperçu quelques éclairs déchirer un ciel d’encre au sud et, une dizaine de secondes plus tard, le grondement du tonnerre s’est fait entendre. D’après mon estimation, l’orage était à moins de quatre kilomètres et le vent le poussait dans ma direction. J’ai alors vu au loin s’approcher sur la route une fourgonnette blanche et j’ai eu l’agréable surprise de reconnaître Christian et sa compagne Sylvette venir à ma rencontre. Ils m’avaient invité à passer la nuit chez eux à Bourg-Murat et avaient calculé avec justesse mon heure d’arrivée. Je leur ai demandé de m’attendre sur la N3 au départ du sentier que je devais reprendre le lendemain.

En arrivant au bord de la route nationale, j’ai rencontré deux hommes assis au pied d'un croisement de trois lignes électriques. Le plus âgé d’entre eux s’est adressé à moi en espagnol pour me demander où était le chemin de « Santiago de Compostela ». Je lui ai répondu dans la même langue qu’il était « más al norte, cerca de España ». Ils n’étaient pas plus Espagnols que je n’étais Béothuk et ils ont éclaté de rire. J’ai poursuivi en français pour leur dire de se méfier de l’orage et de s’éloigner de cet endroit dangereux. Je venais juste de mettre mon sac dans la fourgonnette quand ils nous ont rejoints. C’était deux touristes belges et celui qui s’était adressé à moi semblait avoir déjà été frappé par la foudre dans le passé. Les séquelles psychologiques avaient laissé des traces. L’orage s’était encore rapproché et Christian leur a proposé de les déposer à Bourg-Murat. Le plus frappé des deux a répondu que c’était inutile, Jésus les protégeait. Il a ajouté en hurlant vers le ciel qu’il remerciait Jésus de nous avoir rencontrés et s’est éloigné avec l’autre disciple. Nous avions à peine roulé cent mètres que le déluge s’est abattu sur la plaine noyant tout le paysage sous des trompes d’eau. De toute évidence, Jésus était occupé ailleurs.


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