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| Profil du jour (cliquez pour agrandir) |
C’est le chant du coq qui m’a réveillé juste avant que la sonnerie de mon portable ne se déclenche. J’ai ouvert la porte donnant sur la terrasse pour assister en live au spectacle d’un monsieur coq qui avait entrepris d’honorer une madame poule. La journée commençait joyeusement.
J’ai pris mon petit déjeuner au même endroit où j’avais pris mon dîner la veille et, juste avant de partir, j’ai appelé le propriétaire pour lui dire que j’avais remis les clés là où je les avais trouvées. Il s’est à nouveau excusé pour le malentendu.
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| Piton des Neiges depuis le gîte |
Le ciel était parfaitement dégagé et aucun nuage ne planait au-dessus du Piton des Neiges visible depuis le gîte. Ça ne signifiait nullement que le reste de la journée se déroulerait sous les mêmes auspices. Toutes les fois où j’étais venu dans le cirque de Cilaos, je ne l’avais jamais quitté sans être accompagné de pluie. J’en étais même arrivé à penser que je possédais quelques dons de sorcier malgache.
Je me souviens encore de la fois où j’avais fait l’aller-retour dans la journée jusqu’au sommet du Piton des Neiges. Les prévisions météo étaient pourtant excellentes et l’office du tourisme, se basant sur l’absence de chutes de pluie depuis plusieurs jours, s’était montré très optimiste sur la journée. Le départ avait été semblable à celui d’aujourd’hui avec un ciel dégagé et une visibilité tous azimuts sur le pourtour de l’île en arrivant au sommet. Moins d’une heure après l’avoir quitté, la brume avait envahi la montagne suivie presque immédiatement d’une pluie glaciale qui m’avait tenu compagnie jusqu’en bas. Une fois n’est pas coutume et j’entretenais l’espoir qu’il en serait peut-être différemment cette fois-ci. Après tout, le cirque de Cilaos avait la particularité d’être le moins arrosé des trois cirques. Je venais d’en traverser deux sans une goutte : « Jamais deux sans trois » comme aurait dit ma maman.
L’origine du nom de Cilaos est incertaine. Pour les uns, il viendrait du mot malgache Tsilaosa, qui signifie « lieu où l'on est en sécurité ». Pour les autres, le mot ferait référence à un esclave malgache nommé "Tsilaos" qui se serait réfugié dans ce cirque. Ce n’est pas impossible, car ici comme dans les deux autres cirques, cet endroit servit tout d’abord de refuge aux esclaves « marrons » fuyant les propriétés de la côte. Là comme à Mafate et Salazie, ils profitèrent de la difficulté d'accès du site pour y vivre en toute liberté. Et l’histoire du peuplement y fut également le même. Les "chasseurs de marrons" y firent plusieurs incursions et, à partir de 1835, des "petits blancs" pauvres et sans terres commencèrent à s’y installer.
Cilaos est devenu depuis le plus urbanisé des trois cirques et c’est dû principalement à son désenclavement rendu possible par la construction de la RN 5, plus communément appelée Route de Cilaos, ouverte à la circulation en 1935, une des plus célèbres à La Réunion avec ses 300 virages répartis sur un tronçon de 30 kilomètres. Elle serpente dans un paysage spectaculaire de montagnes escarpées entre des à-pics vertigineux et des remparts hauts de plusieurs centaines de mètres. Mis à part les plages de l’ouest, le cirque de Cilaos est sans nul doute l’endroit le plus touristique de l’île. C’est le petit « Chamonix » de l’océan Indien, et la base de départ pour l’ascension du Piton des Neiges, le point culminant de l'île de la Réunion perché à 3 070 mètres d'altitude et accessible par le sentier que j’allais devoir parcourir ce jour même.
Je connaissais le chemin. Ce n’était qu’un remake. C’est vrai que la fois précédente je ne trainais pas un sac de 17 kilos, mais, contrairement à la dernière fois, je n’allais pas jusqu’au sommet. Les guides touristiques prévoient que la montée de 1250 mètres jusqu’au gîte de la Cabane Dufour, mon étape du jour équivalant à quatre Tours Eiffel, se fait en trois heures. Je n’étais pas pressé, « chi va piano, va sano e va lontano », et je m’étais fixé le double.J’ai amorcé ma marche de la journée de la même façon dont j’avais terminé celle de la veille : j’ai emprunté une route goudronnée, celle qui relie le village de Cilaos à Bras Sec, jusqu’au lieu-dit Le Bloc. Ça grimpe un peu, mais cela n’avait rien de comparable avec ce que j’allais devoir affronter quand je suis arrivé au pied du sentier moins d’une heure plus tard. J’ai démarré au milieu d’une forêt de cryptomérias avant de m’enfoncer dans une végétation épaisse à l’abri du soleil. La pente était soutenue et alignait une succession de lacets et d’escaliers faits de rondins de bois.
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| Vue sur Cilaos |
Juste après être passé devant une plate-forme de béton offrant un très beau point de vue, j’ai été surpris de voir arriver en face de moi un couple : frais comme des gardons, la démarche assurée, l’œil pétillant, le sourire en coin, j’avais du mal à croire qu’il venait de faire l’aller-retour. Et bien si, et jusqu’au sommet en plus. C’était des Allemands qui baragouinaient quelques mots d’anglais. Ils étaient partis la veille à 22h00 pour arriver au sommet au milieu de la nuit afin d’assister au lever du soleil, et ils redescendaient prendre leur petit-déjeuner à Cilaos. Par des journées comme celle-ci où je dois suer sur les sentiers, c’est le genre d’individus que je déteste rencontrer : pas les Allemands, les extra-terrestres. Ils grimpent jusqu’aux cimes les plus hautes de la planète aussi facilement que si j’allais m’acheter le journal au coin de la rue. Je suis toujours partagé entre l’envie de leur asséner un méchant coup de bâton ou abandonner ma marche et redescendre soulager mon découragement devant quelques bières. Ils ont dû deviner ma première intention, car ils se sont empressés de déguerpir. Gross salauds !
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| Source du petit Matarum |
J’ai poursuivi la montée à travers une forêt de bois de couleurs avant d’atteindre, après de nombreuses pauses, un long replat du sentier débouchant sur le plateau du petit Matarum situé à mi-distance de mon étape du jour. Cet endroit possède une source juste en face d’un vieil abri partiellement délabré. Un groupe d’une dizaine de personnes composé de Métropolitains et de Réunionnais s’y reposait. Tout comme le couple allemand, ils redescendaient du Piton des Neiges, mais, contrairement à eux, pas en si bonne forme : fatigués, courbaturés, ampoulés, ils se plaignaient de nombreux maux. Quant à moi, je ne portais pas trop mal, mais pour me porter mieux encore, j’ai décidé de casser une petite croute.
Il était 10h30 et j’avais besoin de reprendre quelques forces. Dans les épreuves sportives, certains carburent à l’EPO, d’autres aux transfusions sanguines ; moi, c’est au jus de raisins fermenté. Je n’ai pas vraiment de préférence : Côtes du Rhône, Bourgogne, voire même Sangre de Toro, un gros rouge bien corsé. J’ai lu l’autre jour une critique de ce vin disant qu’il était « sans prétention ». Moi j’ai la prétention de prétendre le contraire : ce vin a de la prétention, celle de vous occire si vous le prenez à la légère. La veille j’avais fait provision d’une bouteille de Bordeaux. Il m’en restait de quoi tenir encore deux jours. C’était le moment d’en profiter, accompagné de deux tomates et de quelques dattes. Une demi-heure plus tard, j’étais prêt pour affronter le Tourmalet.
Heureusement qu’en plus de ses vertus dopantes, l’alcool réchauffe, car tout de suite après être reparti, le ciel s’est rapidement ennuagé, la température a brutalement chuté et la brume n’a pas tardé à envahir le paysage. J’aime assez la brume, en plus de son caractère reposant, elle fait disparaître les difficultés des sentiers. Ce que j’aime moins, c’est la pluie. Jusqu’ici, j’avais eu beaucoup de chance. Pas une goutte en une semaine. La Réunion était pourtant entrée officiellement dans la saison des pluies depuis presque un mois. Mais la pluie ne devait pas être au courant, car elle se faisait attendre. Ma présence dans le cirque de Cilaos a dû l’inciter à se réveiller, car c’est le moment qu’elle a choisi pour rattraper son retard. D’abord quelques goutte : j’ai quand même préféré m’arrêter pour enfiler mon poncho. Et puis plus rien. Nouvel arrêt pour retirer le poncho qui me tenait trop chaud. Et de nouveau la pluie, cette fois un peu plus dense, et de nouveau le poncho. Ensuite, ça ne s’est plus arrêté de tomber.
Le sentier est devenu très raide et glissant. J’ai ralenti le rythme qui n’était déjà pas très rapide. Quelques randonneurs m’ont dépassé. J’ai marché ainsi pendant encore deux bonnes heures d’une montée fort rude pour atteindre le sommet du rempart Kerveguen marqué par une absence de végétation. La température était maintenant descendue à 13°. En plus de la pluie, le vent soufflait en fortes rafales et je ne me suis pas attardé sur la crête. Après être redescendu de quelques mètres le long d’une muraille rocailleuse dénudée et avoir enjambé quelques rochers, j’ai remonté une petite pente d’éboulis avant de voir surgir le gîte au milieu du brouillard.
J’avais bien fait d’effectuer une réservation. Le gîte était complet et plusieurs randonneurs ont dû rebrousser chemin et redescendre sur Cilaos. Certains se sont rabattus sur la grotte juste à côté, mais elle a la réputation d’être inconfortable et très humide par temps de pluie, tout comme cette journée. D’autres, plus prévoyants, étaient montés avec des tentes et ont pu les dresser pour y passer la nuit.
En fin d’après-midi, j’avais dénombré plus d’une soixantaine de personnes sur le site, la presque totalité ayant l’intention de se lever au milieu de la nuit pour monter jusqu’au sommet du Piton des Neiges assister au lever du soleil. Ce ne serait pas mon cas. L’idée d’aller me geler en pleine nuit au sommet d’une montagne dans l’attente que l’astre solaire daigne montrer son nez – ce qui n’est pas toujours assuré – ne m’inspire pas vraiment. Je suis plus porté sur son coucher au ras des vagues, à l’ombre d’un cocotier et un verre à la main… de Champagne de préférence.![]() |
| Sommet du rempart Kerveguen |









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