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02 janvier 2011

Jour 7 - Marla à Cilaos

Profil du jour (cliquez pour agrandir)
Le petit déjeuner était prêt à 7h00, ce qui constituait une entorse au foutu règlement de la maison. J’étais levé depuis plus d’une heure et prêt à partir. Le café grillé était délicieux et la confiture de mangue un régal. C'était loin d'être le cas de l'hôtesse. Elle n’a pas daigné engager la conversation, ce qui me convenait parfaitement. J’avais hâte de quitter cet endroit et ne plus jamais y remettre les pieds.

Mes pieds en ce dimanche ensoleillé ne se portaient pas trop mal. Ils allaient aujourd’hui devoir m’aider à faire les 14 kilomètres qui me séparaient de Cilaos. La montée de presque deux Tours Eifel jusqu’au Col du Taïbit, “crottes de lapin en malgache, qu’il m’a fallu entreprendre en quittant Marla a duré deux heures. C’est très au-dessus de la moyenne. Un homme âgé d’une soixantaine d’années que j’ai rencontré en amorçant l’ascension m’a dit qu’il l’accomplissait en quarante-cinq minutes. Heureux homme.

Vue sur Marla et le cirque de Mafate
Ce sentier qui relie Marla à Cilaos est devenu une véritable autoroute. Je n’avais jamais vu autant de monde depuis mon départ. Beaucoup de touristes de la Métropole, mais également pas mal de Réunionnais en couple ou en famille. Après avoir quitté l’îlet, je me suis dirigé plein sud en direction de la crête des Salazes en attaquant une pente assez abrupte avec deux ou trois passages dans la rocaille. La seconde partie s’est effectuée sur une pente plus douce couverte de petites marguerites et à l'ombre des mimosas ; et c’est tout le mal que je me souhaitais compte tenu du soleil.

Pause au Col du Taïbit
J’ai fait une pause en arrivant au Col du Taïbit, à l’aplomb du Grand Bénare. Quelques minutes plus tard, un groupe de cinq Métropolitains résidants à La Réunion est arrivé depuis Cilaos. Cette montée faisait partie de leur entrainement pour la Diagonale des Fous qu’un des couples avait déjà courue quatre fois, le mari les abandonnant tous et sa femme les complétant en des temps s’améliorant d’année en année. Des extra-terrestres.

La descente de l’autre côté du col vers Cilaos s’est déroulée tout aussi lentement que la montée. Après cinq minutes de marche, à la hauteur d’un petit oratoire, le cirque de Cilaos s’est offert majestueusement à mes yeux. Tout de suite après, je suis passé à travers un glissement de terrain survenu il y a quelques mois avant d’enchainer une série de lacets rapides jusqu’à la Plaine des Fraises, un replat humide parsemé de joncs et de bois de fleurs jaunes. Le sentier s’est poursuivi en pente douce dans une forêt de pins maritimes et d’eucalyptus avant de déboucher sur le plateau exploité de l’îlet des Salazes où j’ai fait un arrêt à une « buvette » construite sur le bord du sentier et offrant café, thé et une boisson dénommée tisane ascenseur. Malheureusement pour moi, je n’ai pas pu en connaître les bienfaits, car la buvette était fermée. J’ai repris le sentier à travers une forêt de bois de couleurs avant d’entendre des bruits de circulation signalant la route départementale en contrebas.

Petit oratoire après le col
Tout au long de cette descente, je me suis arrêté à plusieurs reprises pour discuter avec des gens qui montaient ou descendaient : un couple de Belges de Chimay (qui avait oublié la bière), une famille réunionnaise, un groupe de Métropolitains près de l’îlet des Salazes, mais, avant eux, trois jeunes filles de la région parisienne dans la vingtaine qui souffraient le martyre. L’une d’entre elles marchait en tongs depuis deux jours, les talons à vif causés par d’énormes ampoules. Une autre avait les semelles décollées et avait remédié au problème en enfilant des chaussettes épaisses par-dessus ses chaussures. La troisième s’en sortait mieux que ses deux copines, mais elle était très fatiguée de la marche que toutes trois avaient commencée à Sans-Soucis quatre jours plus tôt. Compte tenu de leur état, leur aventure allait s’arrêter à Cilaos. Tristes vacances.

Aussitôt après, j’ai vu redescendre un des extra-terrestres que j’avais rencontré au sommet du col. Face à mon étonnement de le voir arriver seul et si tôt alors que lui et ses amis projetaient d’aller jusqu’à Trois Roches, il m’a montré sa cheville entourée d’un bandage. Il s’était tordu le pied dans les deux cents premiers mètres de la descente sur Marla. Il souffrait d’une entorse et essayait du mieux qu’il pouvait de redescendre sur Cilaos. D’autres personnes que j’ai croisées un peu plus tard m’ont dit l’avoir vu passer en clopinant et en grimaçant. J’ai serré très fortement mon bâton en bois.

Plaine des Fraises
À l’abri de la forêt qui coure sur tout ce versant de la montagne, la température s’est constamment maintenue entre 22° et 24°. J’ai donc pris tout mon temps pour descendre les trois Tours Eifel menant à la route départementale 242 qui relie l’îlet à Cordes à Cilaos. Peu de temps avant d’y arriver, et alors que je prenais une ixième pause le long d’un des lacets du sentier, j’ai surpris la conversation de gens qui descendaient juste derrière moi et que j’avais rencontrés près de l’îlet des Salazes. Cheminant sur le lacet surplombant le mien, ils ne pouvaient m’apercevoir à travers la végétation. Le sujet de leur discussion portait sur mon humble personne. Ils avaient été étonnés que je sois seul pour réaliser ce voyage, et de toute évidence heureux de l’être. Une des deux femmes pensait néanmoins que si j’avais engagé la conversation, c’est probablement que je souffrais de cette solitude. Un psy aurait sans doute analysé son cas en concluant avec justesse qu’elle faisait de la projection.

Buvette le long du sentier
Lorsque le premier d’entre a débouché du tournant, j’ai pu constater son étonnement de me trouver planté là. Il a tout de suite compris le comique de la situation et m’a immédiatement avoué qu’ils étaient justement en train de parler de moi. J’ai répondu que j’étais au courant et que j’avais sans le vouloir entendu leur conversation. 
-          Mais nous ne disions aucun mal de vous, s’est empressé de faire remarquer une des dames.
-          Je sais.
-          On s’étonne juste que vous soyez seul. Aucun de nous ne pourrait le faire.
-          Bien sûr que si. C’est juste que vous n’ayez jamais vraiment essayé. On s’y habitue très vite. Vous vous arrêtez quand vous voulez et vous repartez quand bon vous semble. Les compromis sont plus souvent l’exception que la règle. Les décisions font tout de suite l’unanimité, et les engueulades sont inexistantes. Vous entrez beaucoup plus facilement en contact avec les gens qui sont généralement moins méfiants vis-à-vis d’une personne que face à plusieurs. Vous suscitez l’étonnement, c’est votre cas, suivi de curiosité et du besoin de savoir, donc de communiquer. De plus, l’aide s’offre plus facilement à une personne seule qu’à un groupe. En fait, je suis rarement seul, et quand je ne rencontre personne, je suis toujours en compagnie de I, me and myself. Nous nous entendons très bien.
Je ne pense pas les avoir convaincus, mais là n’était pas le but.

Sentier menant à la RD 242
Avant d’arriver sur la RD 242, j’avais le choix entre le GR 1 et le GR 2 pour atteindre Cilaos. Je commençais à être un peu fatigué d’être continuellement concentré sur les dangers de la piste. Je n’ai donc choisi ni l’un ni l’autre et je me suis rabattu sur la solution de facilité en empruntant la route départementale. La distance qui me restait alors à parcourir était encore de cinq kilomètres et j’en avais déjà neuf dans les mollets. J’en ai marché un de plus sous le soleil sous une température remontée à 34° et je me suis arrêté pour déjeuner à l’ombre d’un filao au bord de la rivière Bras Rouge qui, là où elle passe sous la route, ressemble davantage à un torrent formé de minicascades. D’ailleurs, un groupe d’adeptes de canyoning s’entrainait à cette discipline en dessous du pont.

Je ne me souvenais pas que la RD 242, dans ses dernières centaines de mètres débutant aux anciens thermes et menant à Cilaos, était si longue et si rude. Elle serpente en lacets se superposant les uns aux autres et débouche au-dessus du village au croisement menant à Bras Sec. Depuis mon arrivée au Col du Taïbit, j’entretenais l’espoir de me précipiter aux nouveaux thermes et de relaxer dans un bon bain d’eau chaude et, pourquoi pas, de m’offrir comme bonus un bon petit massage. J’en fus quitte pour une grosse déception qui m’a scié les jambes. Les thermes étaient fermés depuis le 30 décembre et ne rouvraient que le 3 janvier. Je me suis vengé en descendant au village m’offrir une bière bien fraiche, bière qui fut difficile à trouver étant donné que presque tous les commerces étaient fermés. Une myriade de touristes montaient et descendaient la rue principale à la recherche d’activités dominicales… en vain. La seule activité de la journée n’avait duré qu’une heure en matinée à guichet fermé et avait regroupé tous les fidèles du village.

Terrasse du gîte
Le seul amusement de cet après-midi se résumant à regarder les touristes passer, j’ai failli reprendre une seconde bière, mais j’ai craint de ne pouvoir remonter jusqu’au gîte et j’ai laissé le centre-ville aux vacanciers pour partir à la recherche de l’endroit où je devais diner et passer la nuit. Arrivé devant le gîte de la Roche Merveilleuse, j’ai trouvé porte close. La soirée s’annonçait difficile. J’ai appelé le propriétaire. Il n’a pas cherché d’excuses et s’est tout de suite souvenu que j’avais effectivement fait une réservation quelques jours plus tôt. Il était désolé du malentendu. Il ne pouvait malheureusement pas venir sur place pour me dépanner, demeurant à plus d’une heure de Cilaos, mais il a très rapidement résolu le problème en m’expliquant où trouver un double des clés et… où trouver la bière offerte par la maison pour s’excuser de son erreur. « À quelque chose malheur est bon » : je disposais du gîte pour moi tout seul. Et quand j'ai demandé au propriétaire où laisser l’argent pour prix de la nuitée, il m’a répondu qu’il n’en était pas question et qu’il s’excusait de nouveau de son l’erreur. Quel changement avec l’accueil de la veille !

Sans connaître les autres gîtes de Cilaos, celui de la Roche Merveilleuse est vraiment superbe. Entièrement construit de bois ainsi que sa terrasse, il domine Cilaos et m’a fait penser au Kiyomizu-dera de Kyoto. Ce temple bouddhiste, célèbre pour sa plateforme soutenue par des centaines de piliers à flanc de colline, offre une vue impressionnante de l’ancienne capitale impériale japonaise depuis sa terrasse en bois presque semblable à celle du gîte. Ma chambre était faite du même matériau : plancher, plafond et boiseries avec une odeur très douce de bois endémique de l’île.

Je suis redescendu une heure plus tard en ville faire quelques achats notamment une bouteille de Bordeaux et suis remonté m’installer sur la terrasse pour dîner face au soleil qui se couchait par delà le cirque de Cilaos sur l’Océan Indien.

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