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| Profil du jour (cliquez pour agrandir) |
Dernière nuit de ce voyage à travers l’île de La Réunion. Dernière nuit avant d’entamer la dernière journée de marche. Et cette dernière nuit fut longue et reposante. La fatigue commence à s’accumuler et je ne suis pas mécontent de terminer ce voyage non-stop de onze jours. J’aurais aimé bénéficier d’une journée de farniente, prendre le temps de souffler, contempler le paysage alentour, discuter avec les gens du coin, donner du temps au temps. C’est la première fois que je voyage avec des réservations d’hébergements. Je n’y suis pas habitué. Même pour des voyages qui ont parfois duré plus d’un an, jamais je n’ai su à l’avance où je dormirais au soir des étapes. Dès que l’objectif est fixé et l’itinéraire planifié, tout ce qui est lié à l’intendance devient secondaire. Je fais confiance à la providence. Je me laisse guider par les intuitions du moment, le hasard de la route et le plaisir des rencontres. Ça contribue énormément au plaisir du voyage.
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| Gîte de Roche Plate |
Parlant de hasard, il était encore au rendez-vous en arrivant la veille à Roche Plate. Guy avait réservé une nuit dans le même gîte que moi. La propriétaire nous a donc laissés partager le même bungalow pour nous seuls. Les autres visiteurs ont été répartis à plusieurs dans le reste des bungalows et dortoirs. La totalité de ces gens sont arrivés à l’îlet en 4x4 par la piste depuis Saint-Joseph, but de notre étape du jour et fin cette randonnée pour moi. Nous nous sommes tous retrouvés pour le diner dans la salle commune dominée par un large foyer. Ce chauffage n’était pas de trop. D'une part, la température était descendue en soirée à 12° et, d’autre part, cette cheminée nous a permis de faire sécher nos vêtements et plus encore nos chaussures. Le repas a commencé par un « rhum arrangé », une tradition à La Réunion, un rhum dans lequel ont macéré divers ingrédients tels que des feuilles, des épices, des écorces ou des fruits. Un des convives fêtait son anniversaire et les bouteilles de vin et de rhum ont circulé entre les tables toute la soirée. Je ne l’ai pas terminée, pas à cause de l’alcool, mais de la fatigue. À 21h00, j’étais bien au chaud sous les couvertures. Mon colocataire m’a dit être rentré vers minuit, mais que la fête s’était prolongée très tard dans la nuit. Je n’ai rien entendu.
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| Chemin à la sortie de Roche Plate |
Le départ pour cette dernière journée s’est fait à 8h00, plus tardivement que les précédentes. Cette marche fut également la plus longue et la plus facile. Une descente de deux Tours Eiffel étalée sur une distance de 17 kilomètres. Nous avons emprunté un chemin de terre battue pour traverser Roche Plate encore partiellement endormi avant de rejoindre la piste de caillasses empruntée quasi quotidiennement par des 4x4 pour convoyer marchandises et touristes. Le ciel était entièrement dégagé et la température avait déjà atteint 23°. Dès la sortie de l’îlet, les falaises s’écartent de chaque côté du sentier et laissent apercevoir le long défilé de la rivière des Remparts qui mène jusqu’à l’océan. Le paysage s’élargit et se désertifie. La végétation disparaît et fait place à la roche ; une végétation repoussée jusqu’aux falaises atteignant des hauteurs de 800 mètres, à l'aplomb du belvédère du Nez de Bœuf, jusqu’aux 1000 mètres à la verticalité de Notre Dame de La Paix. L’effet de claustrophobie rencontré la veille dans l’espace restreint de la faille avait été remplacé par une sensation d’agoraphobe émanant de ce paysage de pierrailles s’écartant devant nos yeux.
Après une demi-heure de marche, on passe devant le rempart du Bras de Mahavel. En 1965, c’est ici que se produisit l’énorme éboulis qui vint obstruer le défilé pour former un lac naturel de 150 mètres de large, 100 de haut, et 1000 de long menaçant la ville de Saint-Joseph plus au sud à l’embouchure de la rivière. On a crevé la digue et rien ne subsiste du barrage sinon quelques amoncellements de rochers. Les habitants de Roche Plate, évacués au moment de la catastrophe, sont revenus s’installer et vivent de cultures et d’activités touristiques. Depuis cet évènement, et après chaque cyclone, la rivière continue à charrier les millions de m³ de matériaux arrachés aux remparts et à éroder les berges.
Notre marche s’est poursuivie dans le lit de la rivière desséchée qui s’élargissait au fil de notre descente jusqu’à atteindre par endroits des largeurs de plusieurs centaines de mètres, toujours dominées de chaque côté par de hautes falaises dont les sommets s’accrochent aux nuages comme des pendus à leurs cordes. Si la veille nous avions été surpris par la pluie, aujourd’hui c’est la température qui augmentait d’heure en heure. À mi-chemin, elle atteignait déjà les 30°. La chaleur, au contraire de la pluie, ne me dérange pas, même si en plein soleil, comme en cette journée, je préfère faire les pauses à l’ombre, ce qui était ici devenu impossible. Nous en avons fait très peu de pauses, pressés que nous étions de ne pas nous faire rattraper par la pluie. Derrière nous, en direction du volcan, de gros nuages gris commençaient déjà à se former, mais au rythme où nous marchions il était peu probable qu’ils nous rejoignent. Déjà nous pouvions apercevoir, au fond du défilé et loin vers le sud, un morceau de bleu lavande d’Océan Indien amarré solidement à celui plus pâle de l’horizon.
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| Champs de canne à sucre du sud |
J’étais content de terminer cette dernière journée de marche dans cette partie de La Réunion appelée le « Sud sauvage ». Autrefois surnommée Mahavel (“pays des vivres” en Malgache), cette région était couverte de forêts giboyeuses et ne fut ouverte à la colonisation que très tardivement. La richesse de la terre permit de planter du café, des épices (ail et curcuma) et, comme partout sur l’île, de la canne à sucre. Les raisons de cette colonisation tardive n’étaient pas seulement dues à l’inquiétude des autorités de voir la population s’éparpiller de manière anarchique sur le territoire, c’est la végétation particulièrement fournie qui en rendait l’accès plus que difficile. Toutes proportions gardées, le Sud sauvage de cette île éloignée fut pour l’ancien Royaume de France ce que le Far West était pour la jeune République américaine, et la Sibérie orientale pour l’Empire russe, une région sauvage aux frontières naturelles presque infranchissables pour en assurer le développement : fleuves Ob, Ienisseï et Léna pour les Russes, Mississippi et Missouri pour les Américains, rivières Langevin, des Remparts et de l’Est sur l’île Bourbon. Le chemin de fer permit aux Américains de développer l’ouest de leur territoire et aux Russes la partie est de l’Empire, mais le chemin de fer à La Réunion s’arrêta aux frontières du Sud et cette région conserva pendant longtemps son caractère sauvage. Les premiers colons du Mahavel restèrent pauvres pendant de longues années, mais même s’ils durent défricher cette nature hostile pour en tirer de maigres revenus, au moins n’eurent-ils pas à affronter des tribus d’Indiens ou de Tatars opposées à leur installation.
Ce qui caractérise le Sud sauvage ce sont ses odeurs. Tout d’abord, celles des fleurs et des fruits très abondants dans cette partie de l’île, mais aussi celle moins parfumée aux narines qu’est le soufre émanant du volcan. Le Piton de la Fournaise domine le sud et il en est son maitre. Du haut de ses 2630 mètres, ses nombreuses coulées de lave grises de dix kilomètres de long par dix de large se démarquent sur le vert de la végétation environnante. Ses éruptions fréquentes, parmi les plus actives de la planète, déversent sur ses flancs des torrents de laves qui atteignent parfois l’océan provoquant d’immenses panaches de vapeur blanche. L’odeur de soufre ne s’estompe jamais et elle est bien présente lorsqu’on s’approche du volcan. Nous l’avons contourné à moins de dix kilomètres sur son flanc droit, mais en étions trop éloignés pour sentir ses émanations.
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| Vanille |
De gros nuages gris dans cette même direction semblaient indiquer que la journée ne se terminerait pas sans quelques averses. La température continuait de grimper. Nous avons laissé passer quelques 4x4, dont l’un qui pissait une trainée d’huile sur la piste de caillasses.
Plus récente dans l’histoire de l’île, l’autre odeur dominante du sud sauvage est celle de la vanille. Son introduction date de 1819, mais en l’absence d’insectes pouvant assurer sa fécondation naturelle, la précieuse orchidée restait condamnée à la stérilité. Ce n’est qu’en 1841 que le jeune esclave Edmond Albius trouva, avant les botanistes du Muséum d'histoire naturelle de Paris, une méthode simple pour féconder manuellement les fleurs de l'orchidée vanillier. Si cette méthode contribua à enrichir La Réunion pendant plusieurs décennies, elle n’eut pas les mêmes effets sur Edmond qui périt dans la misère la plus totale. Depuis, le Sud sauvage est devenu un haut lieu de la culture de la vanille et des étales le long de la route en proposent aux touristes des petites bottes de cinq ou dix gousses pour quelques euros.
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| Letchis et Martin triste |
La température avait dépassé les 32° quand nous sommes sortis du lit de la rivière dans le haut de Saint-Joseph, une ville dont une des particularités est d’être la commune la plus australe de France. Juste après être passé devant les premières maisons créoles, nous avons fait notre dernière pause en dessous d’un letchi (appelé “pied de letchi” en créole) couvert de fruits du même nom et que j’adore. Nous n’avions qu’à tendre les mains pour nous servir et nous ne nous en sommes pas privés. Nous n’étions pas les seuls. Des Martins tristes, des oiseaux proches du mainate, profitaient aussi de l’aubaine pour se remplir le gésier.
Nous sommes descendus jusque dans le bas de la ville et avons traversé le pont qui enjambe la rivière des Remparts pour finalement poser nos sacs au premier bar venu. Après cinq heures de marche, trempé de sueur et quelque peu épuisé, j’ai trouvé que la bière était plus qu’un rafraichissement ; c’était la récompense bien méritée d’une superbe randonnée de onze jours et de 130 kilomètres arrivée à terme, le plaisir d’avoir découvert des paysages magnifiques, la chance d’avoir pu éviter les blessures, la richesse des rencontres effectuées au hasard du chemin, la satisfaction d’avoir enfin atteint l’objectif.
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| Case créole |
J’ai appelé Richard. Il m’avait envoyé un SMS un peu plus tôt pour me dire qu’il serait à Saint-Joseph pour le déjeuner et qu’il pourrait me récupérer pour le chemin du retour. Il nous a rejoints quelques minutes plus tard et nous avons vidé une dernière bière ensemble. J’ai quitté Guy aussi simplement que je l’avais rencontré la veille, par une simple poignée de main, mais accompagné cette fois d’une citation de Bob Marley, une citation que j'avais lue dans une gargote à Jomsom au Népal. Le célèbre guitariste l'aurait écrite lui-même sur le mur lors d'un voyage effectué à la fin des années soixante, une époque où les hippies avaient fait du Népal leur lieu mythique : « If I don’t see you in this world, I’ll see you in the next one. Don’t be late. »
Si je ne te revois pas dans ce monde, je te verrai dans le prochain. Ne sois pas en retard.
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