![]() |
| Profil du jour (cliquez pour agrandir) |
Les jours se suivent mais ne se ressemblent pas. Autant j’ai sué sang et eau la veille, autant cette journée fut des plus agréables. Le départ ne s’annonçait pourtant pas des meilleurs. J’ai mal dormi, ce qui n’est pas dans mes habitudes. Généralement, dès que je me couche, je plonge, moins de trois minutes plus tard, dans les bras de Morphée. À plus de 2h00 du matin, je ne m’étais toujours pas endormi et à 6h00 j’étais réveillé. Moins de 4h00 de sommeil pour récupérer de la maudite descente de la veille m’a fait craindre le pire pour cette journée à venir. Ce ne fut pas le cas.
![]() |
| Le "mur" |
Les douleurs musculaires étaient très présentes au réveil et pendant toute la journée, surtout sur le dessus des cuisses. J’ai entrepris la montée vers Le Bélier par la D 52 jusqu’à la route forestière 13. L’ouverture de cette route à la circulation automobile a raccourci de quelques kilomètres le sentier desservant La Nouvelle. Du Bélier, on peut désormais continuer en voiture jusqu’au Col des Bœufs, perché à près de 2000 mètres, où un parking a été aménagé. À l’origine du projet, la route devait desservir La Nouvelle pour désenclaver le cirque de Salazie, mais les travaux ont été interrompus, ne laissant qu’une blessure à vif dans la nature luxuriante. En un peu plus d’une heure, j’avais déjà couvert cinq kilomètres sur cette route asphaltée. En me retournant, je pouvais apercevoir, le « mur » que j’avais si douloureusement descendu la veille avec son sommet noyé dans les nuages.
Le temps a commencé à se couvrir au moment précis où j’empruntais le sentier indiqué sur la gauche et menant au Col de Fourche. J’aurais aimé avoir ce type de sentier lors de ma journée de la veille : très ombragé, humide et recouvert de rosée tout du long, il se déroule harmonieusement sur le versant salazien du Morne de Fourche jusqu’au sommet avec des passages à plat placés au bon endroit pour souffler l’accumulation d’efforts. Il est très verdoyant, doté d’une végétation exubérante et bordé par endroits d’un parterre de petites fraises des bois très sucrés que de nombreux oiseaux, dérangés par mon passage, semblent apprécier. J’ai même aperçu quelques Oiseau-lunettes verts (des “zoiseaux vert” en créole) qui se régalaient du nectar des fuchsias en pleine floraison.
![]() |
| Parterre de fraises |
Le rythme calé sur le souffle, cette montée de trois Tours Eiffel jusqu’au col m’a semblé facile. J’ai quand même été un peu « refroidi » en tombant, comme la veille, sur une plaque signalant la mort d’un employé des Eaux et Forêts à cet endroit. Je devais être prudent et redoubler de précautions. Mon autre crainte était de ne pas pouvoir poursuivre cette marche jusqu’à son étape du jour. En effet, un incendie s’était déclaré la veille en milieu d’après-midi dans la Plaine des Tamarins, traversée par le sentier que je devais emprunter un peu plus tard. Je n’avais encore rencontré personne pouvant me renseigner sur le développement de cet incendie et celles que j’avais interrogées à Grand Ilet avant mon départ m’avaient répondu que plusieurs camions de pompiers s’étaient dirigé de très bonne heure vers le Col des Bœufs, le point le plus avancé en direction du cirque de Mafate. Contrairement aux deux autres cirques, aucune route ne le pénètre et toute communication d’urgence se fait par hélicoptère. Ils étaient nombreux ce matin à sillonner le ciel dans cette direction et j’en ai conclu que l’incendie n’était peut-être pas encore maitrisé. Dans ce genre de situation, il ne sert à rien d’échafauder des hypothèses. Il serait toujours temps d’aviser sur place face à la situation.
J’ai atteint le Col de Fourche enveloppé dans la brume à midi avec une température descendue à 18°. Ce col surplombe la plaine des Merles d’un côté et la plaine des Tamarins de l’autre, deux magnifiques spectacles lorsque le temps est clair pour le plaisir des yeux avec, d’un côté, le cirque de Salazie et, de l’autre, celui un peu plus sec de Mafate.
Le Cirque de Salazie, où je n’avais passé que quelques heures et que je m’apprêtais à quitter pour celui de Mafate, est le poumon vert de l’île. C’est le plus verdoyant des trois cirques, même si actuellement, ici comme ailleurs, la sécheresse y sévit depuis plusieurs semaines. Les cascades jaillissent de tous les pitons et remparts et la végétation y recouvre toutes ses murailles.
L’origine du mot Salazie est controversée et les explications nombreuses. Pour certains, il viendrait du malgache salazhon qui signifie « trépied pour marmite ». Pour d'autres, il proviendrait du nom donné par la fille d’un politicien réunionnais et signifierait « bon campement ». Une autre explication serait celle d'un esclave réfugié dans ces lieux et portant le nom de Salazie. Ce qui est certain, c’est que ses premiers habitants furent des Noirs marrons, des esclaves fugitifs échappés des propriétés de la côte dès le XVIIe siècle. Les expéditions punitives contre ces fuyards auront comme conséquence la « découverte » du cirque de Salazie. Le nom des lieudits retrace l’histoire précaire et tragique de ces esclaves marrons : piton d’Anchaing, le Cimandef, plateau Sisahaye, piton Lélesse ; et les mots d'origine malgache sont nombreux : Bé-Mahot, Bé-Cabot, Bélouve, Bé-Massoune, Bénoune (bé signifiant “grand” en malgache). D’autres pionniers trouveront aussi refuge ici : des Créoles à la recherche de nouvelles terres, des Petits Blancs dépossédés de leurs propriétés sur le littoral, des agriculteurs ruinés par les dégâts causés par des cyclones successifs, des aventuriers fraichement débarqués sur la côte ; ils furent nombreux à s’installer dans le cirque de Salazie, vivant de peu en autarcie, espérant beaucoup, ils menèrent dans ce bout du monde une vie quasiment semblable à celle des Noirs marrons.
Deux événements importants vont néanmoins entrainer une longue période de prospérité pour ce cirque : la découverte de sources chaudes en 1832 et l’importation du Mexique, en 1840, de la chayote, appelée chouchou à La Réunion. Pour les sources, elles furent pendant longtemps le rendez-vous de curistes en provenance des Bas, mais suite à des difficultés financières, elles durent finalement fermer. Quant à la culture du chouchou, elle s’accrut, non seulement comme produit de consommation courante, mais aussi pour l’utilisation de ses tiges servant à la fabrication des chapeaux “en paille d’Italie” exportés jusqu’en Europe. Aujourd’hui, la confection des chapeaux a disparu, mais le légume reste largement consommé sur l’île et Grand Ilet, que j’avais quitté en matinée, en reste la capitale. Le tourisme constitue une nouvelle source de revenus pour les habitants du cirque et des randonneurs comme moi y contribuent modestement par l’argent qu’ils dépensent dans les gîtes.
| Col de Fourche |
J’ai entrepris de faire une pause au Col de Fourche pour déjeuner et terminer le restant de Côtes du Rhône que j’avais emporté. J’ai allumé mon portable. Christian m’avait laissé un message me demandant de le rappeler. Lui aussi se posait des questions sur les conséquences de l’incendie. Il n’avait pas plus d’infos que moi et m’a suggéré de négocier mon passage avec les pompiers si le sentier était fermé. À 13h00 je me suis remis en route pour entrer dans le cirque de Mafate de l’autre côté du col et effectuer la descente de presque deux Tours Eiffel en direction de La Nouvelle. J’ai fini par rencontrer un homme venant en sens inverse qui m’a rassuré : les pompiers étaient toujours sur place, mais le sentier était ouvert. J’ignore si le Côtes du Rhône en était responsable, mais j’avais la forme d’un coureur de la Diagonale des Fous pour cette seconde partie du parcours. Je ne marchais plus, je survolais le sentier à une vitesse que je ne me serais jamais cru capable d’atteindre. Si cette allure se maintenait, j’étais parti pour traverser l’île en moins de 24 heures.
![]() |
| Plaine des Tamarins |
Après avoir rejoint l’embranchement du sentier descendant du Col des Bœufs, les randonneurs se sont fait légions. L’accès à La Nouvelle depuis ce col est une balade d’une journée très prisée. Les gens viennent en famille passer la journée dans l’ilet et même parfois y rester la nuit avant de remonter le lendemain jusqu’au parking situé au sommet du col. Il faut dire que cet endroit est superbe avec sa traversée de la Plaine des Tamarins, un paysage envoûtant avec des arbres surréalistes atteignant les 20 mètres, parfois couchés et à moitié déracinés, mais bien vivants et au branchage couvert de barbe de Saint Antoine (aussi appelé barbe de capucins, barbe de Jupiter ou usnée barbue).![]() |
| Incendie le long du sentier |
Peu de temps avant d’arriver à La Nouvelle, j’ai senti l’odeur de fumée et constaté, quelques instants plus tard, les dégâts causés par l’incendie : des Tamarins finissaient de se consumer, surveillés par une demi-douzaine de pompiers affairés à en maitriser les dernières flammèches. La zone avait été sécurisée par des piquets en fer et des fils barbelés.
Je me suis arrêté à la terrasse de la boulangerie de l’ilet pour y vider une bonne Dodo bien fraiche et bienvenue avant d’arriver au gîte et de bénéficier de la chambre nuptiale : un lit double installé dans une pièce de contreplaqué de trois mètres sur deux. La quinzaine d’autres randonneurs n’ont pas eu cette chance et ont dû se partager deux dortoirs d’une dizaine de lits chacun.
![]() |
| Descente vers La Nouvelle |








Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire