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| Profil du jour (cliquez pour agrandir) |
Il existe deux endroits où je n’aimerais pas habiter : en face d’un cimetière et le long d’une voie ferrée. Un troisième vient de s’y ajouter : l’îlet d’un cirque réunionnais survolé dès 6h00 du matin par le bourdonnement incessant des hélicoptères de touristes et de ravitaillement, une sorte de mini Apocalypse Now à la sauce créole.
Contrairement à la nuit précédente, j’ai très bien dormi. Les autres randonneurs, que j’ai croisés juste avant de partir à 7h00, beaucoup moins bien. Il paraît que la musique ne s’est arrêtée qu’à 3h00, remplacée peu de temps après par le caillassage de la toiture du gîte par des fêtards. J’ai manqué le spectacle.

L’îlet de La Nouvelle, où je venais de passer la nuit, s’éveillait à la lenteur du lever du soleil sur le plateau. Situé au centre du cirque de Mafate, cet îlet en est en sorte la « capitale » avec ses 150 habitants. Je l’ai traversé rapidement pour me retrouver face à la principale difficulté de la journée : le gouffre de la rivière des Galets qui me séparait de Roche Plate, l’étape du jour. À vol d’oiseau, à peine deux kilomètres séparent ces deux îlets, mais une descente de 700 mètres suivie d’une remontée de 500 le long de deux murs presque verticaux promettait de m’offrir un « plaisir rare » ; c’est du moins ainsi que le sentier est décrit dans un guide touristique, un plaisir « réservé aux marcheurs expérimentés… et ne craignant pas le vertige ! » Suite à l’expérience vécue au cours de ma troisième journée, je n’étais toujours pas persuadé d’avoir accédé au statut de « marcheur expérimenté ».Le début de cette descente d’un peu plus que deux Tours Eiffel jusqu’à la rivière des Galet s’est déroulé beaucoup plus facilement que je ne l’anticipais. Les virages sont serrés et la pente générale très forte, mais avec une température de 22° et à l’ombre de la paroi, cette journée s’annonçait agréable. J’étais loin de prévoir ce qui m’attendait plus bas.
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| Néphile dorée ou “bibe” en créole |
Arrivé à mi-chemin, je suis tombé nez à nez avec une néphile dorée (une “bibe” en créole), tout à fait passive et inoffensive malgré sa taille. Elle avait tissé son énorme toile en travers du sentier, une toile, parait-il, qui serait la plus longue et la plus résistante de toutes celles tissées par des araignées. Dans une étude parue en 1863, un médecin rapporte que sous le Gouverneur Général Decaen, les dames de l’île Maurice auraient offert à l’impératrice Joséphine une paire de gants tissés avec les fils de ce bel aranéide. Le mâle se tenait, dix fois plus petit, à la périphérie de la toile, espérant se nourrir des proies.de la femelle ou… attendant patiemment que celle-ci l’autorise à s’approcher pour l’accouplement. Il lui faut être prudent, car l’acte accompli, la femelle n’en fait souvent qu’une bouchée. Mon ami Richard prétend que parmi toutes les espèces du règne animal, elle n’est pas la seule à se comporter ainsi. Il en existe une autre, dotée d’une âme semble-t-il, qui n’hésite pas à occire le mâle après avoir fait l’acquisition de l’essentiel de ses biens pour assurer son propre bien-être. L’expérience maritale de Richard a été… marquante.
Alors qu’il me restait moins de 300 mètres pour atteindre la rivière, j’ai bien observé le côté opposé… et j’ai été saisi d’une grosse crainte. J’ai appelé Christian.
- Christian ! Je suis en train d’observer la paroi en face et il semble y avoir un petit problème.
- Lequel ?
- Et bien voilà. Je vois le sentier en zigzag sur la paroi opposée, sauf qu’à une hauteur équivalente à celle où je suis maintenant, j’aperçois une sorte de planche posée entre deux rochers. Pas question que je m’aventure là-dessus. Se pourrait-il que le sentier soit partiellement fermé ?
- Je vais essayer de me renseigner sur Internet. Je te rappelle. Entre-temps, tu peux aussi appeler le gîte où tu coucheras ce soir pour te renseigner.
C’est ce que j’ai immédiatement fait. Le propriétaire n’avait pas entendu parler de la fermeture du sentier. Je suis resté sur place et deux minutes plus tard Christian me rappelait.
- Certains sentiers dans ce coin-là sont fermés, mais pas celui-là. Je pense que ça devrait aller.
- Aller peut-être, mais sur une planche jamais. Je vais aller voir sur place.
Si jamais ce que je prenais pour une planche se confirmait, je me promettais bien de faire demi-tour, quitte à remonter les 700 mètres que je venais de descendre.
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| Câble le long du sentier |
J’étais tellement angoissé de me retrouver face à cette planche, que je n’ai pas vraiment été surpris de me retrouver en présence d’un câble accroché le long d’une bonne partie de la paroi dans les cent derniers mètres de la descente. Un éboulement avait dû se produire depuis déjà quelque temps et il avait été placé là pour en faciliter le franchissement. Heureusement, car la moindre erreur pourrait être assez graves sans l’existence du câble.
À 10h30 j’ai entrepris la traversée de la rivière des Galets à gué. Pas facile. J’ai dû la franchir à plusieurs reprises : d’abord de la rive droite à celle de gauche, ensuite dans l’autre sens et finalement de nouveau comme la première fois. Il est impossible de longer une des deux rives pour rattraper le sentier qui remonte de l’autre côté : les parois rocheuses rendent cette option impossible. Il faut donc descendre de plusieurs dizaines de mètres le long de la rivière, franchir un gué, redescendre l’autre rive, en franchir un autre et ainsi jusqu’au troisième. Je ne tenterais pas ce type d’exercice par temps de pluie sur des rochers glissants. Déjà que par le temps sec d’aujourd’hui ce fut très sportif. Je craignais la chute et la perte des appareils photo, objectifs, GPS, ordinateur et autres appareils électroniques. J’ai donc opté pour la méthode de portage utilisée autrefois par les « coureurs des bois » canadiens : le transport d’une partie de la charge sur une rive, la récupération de l’autre partie afin de la faire passer à son tour et ainsi de suite tout le long du gué. En tout, un total de neuf traversées pour transporter mon barda.
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| Rivière des Galets |
Le village thermal de Mafate s’élevait autrefois à 300 mètres en aval du gué. Mafate, “celui qui tue”, était un sorcier malgache qui s’était installé dans une caverne au pied du Bronchard, où s’écoulaient les eaux sulfureuses d’une source. Le pouvoir magique de ces eaux était connu des noirs marrons, mais ce n’est qu’en 1853 qu’elles furent officiellement découvertes. Pendant une cinquantaine d’années, le centre de villégiature installé à cet emplacement fut très recherché jusqu’à ce qu’un pan du Bronchard s’écroule et enfouisse la source sous 300 mètres de rochers et de boue. Peut-être ne fallait-il y voir là que la vengeance du “sorcier des eaux puantes” qui régnait sur ces lieux et qui fut tué, en 1751, par François Mussard, un « chasseur de Noirs ». Quoi qu’il en soit, certains racontent que le fantôme de Mafate continuerait de hanter le cirque auquel il a laissé son nom.
J’ai commencé à remonter le sentier du Bronchard et suis passé près d’un énorme rocher surplombant la piste. Si plus haut je tombais sur cette planche, source de bien des inquiétudes, je pourrais toujours rebrousser chemin et me mettre à l’abri à cet endroit. Je ne me voyais pas remonter vers La Nouvelle en pleine obscurité. Je pourrais passer la nuit sous ce rocher, bien au sec à l’abri de la pluie, et placé suffisamment haut au-dessus de la rivière pour ne pas être inquiété par une crue subite.
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| Petite pause |
J’avais bénéficié de l’ombre pour descendre en matinée, l’inverse était prévu au menu de cette montée de presque deux Tours Eiffel en après-midi. Le soleil tapait de plus en plus fort et je n’avais pas envie de grimper par une chaleur qui atteignait déjà les 34°. Des nuages se formaient à l’est et d’ici une heure ou deux rempliraient surement le ciel. J’ai donc fait une pause et attendu patiemment en compagnie de quelques traquets de La Réunion (“tec-tec” en créole) venus me tenir compagnie pendant les deux heures où je suis resté à cet endroit, et m’observant d’un œil envieux grignoter des fruits secs et des amandes. Le tec-tec n'est pas farouche ; il est curieux de nature et accompagne souvent les randonneurs sur les sentiers. Les seuls autres êtres vivants rencontrés au cours de cette journée de marche descendaient le sentier : deux randonneurs venant de Cayenne et remontant vers La Nouvelle. Je leur ai demandé des infos sur l’état de la piste et ils m’ont assuré qu’elle était en parfait état. Ils étaient impatients d’arriver à la rivière pour s’y baigner, fatigués de la longue descente qu’ils venaient d’accomplir. Ils ont été découragés d’apprendre que la montée sur La Nouvelle était d’une telle hauteur.
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| Traquets de La Réunion ou “tec-tec” en créole |
Je suis reparti vers 14h30 sous un ciel nuageux et une température descendue à 30°. Cette paroi, aux mini lacets accrochés à un mur lisse, semblait plus vertigineuse que celle d’en face. Je me alors suis résolu à baisser la tête et à ne porter mon regard qu’à moins de deux mètres sur le sentier devant moi, en me promettant bien de ne relever les yeux qu’en arrivant au sommet. Moins d’une heure plus tard, il m’a néanmoins fallu les relever rapidement. J’avais atteint la cause de mon inquiétude matinale : il ne s’agissait nullement d’une planche instable posée entre deux rochers, mais d’une passerelle métallique d’un mètre de large ancrée solidement à la paroi. J’étais tellement soulagé que j’aurais presque dansé dessus.
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| Col du Bronchard |
Il m’a fallu grimper encore un bon trente minutes pour atteindre une petite forêt de filaos avant de franchir le Col du Bronchard dominé par une grande croix blanche. Une petite aire de piquenique avait été aménagée à cet endroit doté d’une vue magnifique sur les deux versants du col, mais jonchée de détritus. Ceux-ci avaient sans doute inspiré le message en créole laissé là par un visiteur soucieux de l’environnement : « Té kréol respekt ton l’ile, arret met’ ton saleté partout ».
Je me suis arrêté à la première boutique rencontrée en entrant dans l’îlet de Roche Plate. Le propriétaire était assis à l’extérieur.
- Bonjour. Vous êtes ouvert ?
- Oui, mais je ferme dans quinze minutes.
- C’est plus qu’il m’en faut pour vider une Dodo.
Nous étions le 31, je lui ai souhaité une bonne année 2011 en partant.
Le gîte Tit’ Kaze Bleu, but de l’étape du jour, sortait de l’ordinaire. Tenu par Axel, un rasta créole, très sympathique et assez original, il était absent à mon arrivée. Je lui ai passé un coup de fil.
- La porte du dortoir et celle de la cuisine sont ouvertes. Fait comme chez toi. Je monterai un peu plus tard.
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| Roche Plate |
Ce gîte, très propre et très bien tenu, est une sorte d’auberge espagnole : chacun est libre de consommer gratuitement thé, café, chocolat, cacao, mais également de la bière en laissant l’argent dans une petite boîte. Axel habite avec sa femme originaire de la Métropole dans une case un peu plus bas dans l’îlet. Il prépare le diner chaque jour qu’il amène en début de soirée au gîte. Les randonneurs s’organisent entre eux, mettent le couvert se servent et font la vaisselle. Nous étions peu nombreux en cette soirée de Réveillon : un couple dans la trentaine descendu du Maïdo où ils avaient laissé leur voiture en fin d’après-midi, et un autre du même âge venu par le même chemin avec leurs deux enfants et occupant une petite case un peu à l’écart.
Axel est arrivé à la nuit tombante avec le repas : un cari poulet avec du riz, des lentilles, une salade composée et un dessert à la mangue concocté par sa femme. Il avait également eu la gentillesse de nous préparer un punch et des petits canapés de produits locaux. Après son départ, nous nous sommes installés devant un feu de camp avec une vue superbe sur le cirque et les dernières couleurs du soleil couchant.
Une conversation intéressante s’est déroulée entre les deux couples autour de l’apéritif. Le premier couple, blanc, était formé d’un Métropolitain et d’une Réunionnaise descendante d’une famille de Gros Blancs. Le second, mixte, était composé d’une Métropolitaine et d’un Cafre réunionnais avec comme progéniture métissée deux magnifiques enfants. La conversation portait sur les origines généalogiques de chacun des deux Réunionnais, un sujet sensible : Marie, la Blanche descendante de maîtres européens, rencontrait Jean-Claude, le Noir descendant d’esclaves malgaches. Le sujet était d’autant plus sensible qu’ils se sont rendu compte que les ancêtres de l’un avaient été les propriétaires des ancêtres de l’autre. Marie se trouvait dans la position d’une jeune Allemande face à un jeune Juif, tentant de lui expliquer la culpabilité de la jeunesse teutonne face à l’histoire. L’intervention de Jean-Claude m’a surpris. Je ne m’y attendais pas. Il a pris sa fille sur ses genoux et jeté un œil sur son fils :
Une conversation intéressante s’est déroulée entre les deux couples autour de l’apéritif. Le premier couple, blanc, était formé d’un Métropolitain et d’une Réunionnaise descendante d’une famille de Gros Blancs. Le second, mixte, était composé d’une Métropolitaine et d’un Cafre réunionnais avec comme progéniture métissée deux magnifiques enfants. La conversation portait sur les origines généalogiques de chacun des deux Réunionnais, un sujet sensible : Marie, la Blanche descendante de maîtres européens, rencontrait Jean-Claude, le Noir descendant d’esclaves malgaches. Le sujet était d’autant plus sensible qu’ils se sont rendu compte que les ancêtres de l’un avaient été les propriétaires des ancêtres de l’autre. Marie se trouvait dans la position d’une jeune Allemande face à un jeune Juif, tentant de lui expliquer la culpabilité de la jeunesse teutonne face à l’histoire. L’intervention de Jean-Claude m’a surpris. Je ne m’y attendais pas. Il a pris sa fille sur ses genoux et jeté un œil sur son fils :
- Je pense qu’il faut arrêter. Il faut enterrer la hache de guerre. On ne peut pas continuer ainsi. Les enfants ne sont pas responsables des actions des parents.
Je n’aurais échangé cette soirée de Réveillon sous les étoiles contre aucune autre sur Terre.









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